Dernière époque

 

 

A

uguste, assis sur la banquette des troisièmes classes, regardait, par la fenêtre du train qui l’amenait à Montpellier, l’océan de vignes qui bordait la voie ferrée. Pourtant il ne voyait rien du paysage, les souches pouvaient bien verdir sous le doux soleil d’avril 1915, il s’en désintéressait totalement, tout comme les jacasseries des autres voyageurs le laissaient indifférent. Il ne cessait de ressasser ce qu’il avait vécu depuis sa mobilisation le sept novembre 1914, à la 16e section d’infirmiers basée à Perpignan. Cette affectation n’était pas due à un savoir médical particulier, car viticulteur chez des propriétaires dans le civil, il n’avait jamais donné le moindre soin à quiconque. La faveur que les autorités militaires semblaient lui accorder tenait au fait que lorsqu’il fit son service militaire, il n’opposa pas le moindre refus pour traverser la Méditerranée et devenir canonnier au grand port militaire de Bizerte, sans espoir de revenir au pays pendant les deux ans du service, soit d’octobre 1909 à fin septembre 1911. Encore faut-il préciser qu’il était canonnier en second, c'est-à-dire qu’il se contentait de nettoyer les engins meurtriers sans les utiliser lui-même lors des rares manœuvres. Auguste, en paysan pratique, s’était plu à voir l’avantage pécuniaire de cet éloignement, car la solde, bien que peu élevée, subissait une majoration ; de plus, la vie en Tunisie coûtait beaucoup moins qu’en métropole et donc les sorties entre camarades ne nécessiteraient pas de grandes dépenses. Dès la proposition faite, Auguste calcula que sur deux ans, avec les économies amassées, il s’achèterait une vigne, bien à lui, ou un terrain pour construire sa maison.

À son retour, il reprit son travail, n’osant pas entamer son capital ; en revanche, il fut surpris de voir la belle jeune fille de dix-sept ans toute menue, toute mignonne, qu’était devenue Françoise. Depuis presque dix ans, les parents d’Auguste hébergeaient chez eux moyennant arrangement financier un veuf, Calixte Fenoul et sa fille Françoise. Auguste commença sa cour tendrement, sans effaroucher Françoise, car pour la séduire il ne pouvait compter que sur sa prévenance. Elle ne le repoussa pas et accepta l’idée qu’ensemble ils puissent former un couple aimant. Cependant, elle émit le désir de se marier l’année de ses vingt ans, en 1914 et pour que la fête soit réussie, la cérémonie se déroulerait dans l’été en juillet ou en août, mais les bruits de la guerre les en empêchèrent. Peu importe, ils attendraient qu’elle finisse ; d’ailleurs, les hommes politiques, l’État-Major, les grandes plumes du journalisme la prévoyaient d’une durée extrêmement courte : quelques semaines, pas plus. Auguste se tint prêt lors de la mobilisation générale mais ne fut pas appelé au début de la guerre, les stratèges n’ayant nul besoin d’un canonnier en second qui, en outre, ne connaissait rien au maniement des armes traditionnelles et n’avait jamais participé à une seule grande manœuvre digne de ce nom. Lorsque les combats firent rage et que les blessés affluèrent en grand nombre, il fallut une grande quantité de soignants même peu qualifiés. Entre autres, les responsables militaires chargèrent Auguste de s’occuper d’eux et il le fit plus avec son cœur qu’avec son savoir médical sommairement acquis. En revanche, Joseph, son frère aîné de deux ans, fut dans la tourmente dès le début ou presque puisqu’il rejoignit son corps, le 122e régiment d’infanterie, le cinq août, soit trois jours après la mobilisation générale. Contrairement à Auguste, Joseph reçut une instruction militaire complète lors de son service militaire qu’il effectua du côté de Rodez, lui permettant d’être opérationnel immédiatement pour contenir les assauts germaniques. Des deux frères, en bonne logique, le cadet aurait dû partir avant l’aîné mais la tactique militaire imposait le plus grand nombre possible de soldats de l’infanterie et, bien que Joseph fût marié, père de deux fillettes, Marie-Louise et Marguerite, il partit guerroyer le premier. Élise Vilcourt, son épouse, grande, élancée, élégante, comme la citadine native de Montpellier qu’elle était, l’accompagna avec leurs filles à la gare de Vendargues pour un simple au revoir car personne parmi ceux qui accompagnaient les mobilisés ne doutait que tous ces jeunes gens ne revinssent pas pour les vendanges.

Élise, au moment du départ, sentit son cœur s’emballer. Elle vit son homme, son petit homme par la fenêtre du train lui sourire à pleines dents, agitant son calot pour les saluer encore et encore, dévoilant ses beaux cheveux noir-corbeau qu’elle se plaisait à entretenir, pour être fière de lui et qu’on l’admirât, car bien souvent l’amour qu’une femme porte à son homme repose sur les deux sentiments qui sont ses piliers : fierté et admiration ; autrement il s’agit d’un amour bancal ou d’un amour fictif. Le train fuma, s’ébranla, s’éloigna, s’éloigna, s’éloigna… plus jamais ils ne se reverraient. Auguste, présent ce jour-là, sentit ses yeux s’embuer de larmes lorsqu’il serra Joseph sur son cœur, jamais les deux frères ne s’étaient embrassés si fort, l’occasion ne se reproduirait plus jamais.

Lorsque son capitaine le fit entrer dans son bureau, inconsciemment Auguste savait l’annonce qu’il allait entendre.

« Soldat Gribal… repos ! J’ai plusieurs nouvelles à te communiquer. La première est que sous peu tu vas monter au front. Je sais qu’ici tu es très efficace comme infirmier, mais là-haut il faut des braves, puis tu devais t’en douter, l’instruction que tu recevais t’amenait au combat, fatalement, affirmatif ! Je sais que tu seras tout aussi efficace face à l’ennemi boche ».

Sur ce point le capitaine ne se trompait pas : le soldat Auguste Gribal, passé au 71e régiment d’infanterie, se distingua par une citation lors du combat du vingt août 1917. Les autorités militaires lui décernèrent la Croix de guerre avec étoile de bronze et l’élevèrent soldat 1e classe. Le huit octobre 1918, une balle ennemie l’atteignit au crâne ; soigné, rétabli, il rejoignit son unité en février 1919, pour en finir avec l’armée en juillet 1919.

« La seconde nouvelle concerne ta famille ».

Auguste faillit s’évanouir, tout son corps se couvrit d’une sueur glaciale ; le capitaine lança comme une gifle :

« Bonnefoi Jean-Louis, ton cousin germain à ce qu’il dit, te cite comme témoin de moralité pour son procès en cour martiale. J’ai reçu sa demande récemment. C’est un drôle de coco, ce gars-la, si tu n’as pas eu de ses nouvelles, je vais t’en donner. Voilà un garçon, fils de veuve, qui par le fait est dispensé du service, qui renonce au bénéfice de cette dispense et qui s’engage en 1904 dans les zouaves d’Afrique. Un drôle de zouave qui déserte quatre ans plus tard… Qu’est-ce qu’il devient ? Mystère ! Tu as une idée, peut-être ? Toujours est-il qu’il se présente à l’effectif en 1912, oh ! pas pour longtemps, un an, juste le temps de se requinquer, ou de se faire oublier. Six mois de prison à Toulon, six mois à la coloniale, et le voilà qui fiche son camp Dieu sait où. Mais sa cavale vient de se terminer, les gendarmes l’ont cueilli à la gare de Cerbère le 16 février de cette année 1915. Il m’en coûte de te dire cette nouvelle ; moi, les déserteurs, en guerre ou pas, douze balles dans le coffre voila leur dû, les ronds de jambes on les fera après la guerre si on vit encore ! Enfin, tu agiras en conscience ».

Le cousin Jean-Louis, pensait Auguste, fallait-il qu’il soit dans de gros ennuis pour se souvenir de son existence. Leur dernière rencontre remontait très précisément le vingt-huit décembre 1899 lors du mariage de Marguerite, la sœur de Jean-Louis, avec un employé de commerce de Montpellier, Henri François Aynard. Auguste se rappelait très exactement cette journée, car pour la première fois de sa jeune vie (il aurait onze ans le mois suivant) il empruntait le chemin de fer. Il faisait nuit encore quant il vit apparaître le train qui venait d’Alais. Tous les Gribal de Vendargues s’étaient endimanchés : il y avait son père Louis-Marius, sa mère Marguerite Reybaud, ses deux frères Joseph et Marius, et puis son oncle Joseph avec sa femme Jeanne Pages et leur fille Marie. Tout ce petit monde manquait d’aisance dans leurs vêtements, pourtant taillés à leurs mesures par la couturière qui de surcroît les confectionna en leur laissant une marge suffisante pour qu’ils se meuvent sans gêne, avec naturel. Auguste manifestait une certaine fierté de se voir si beau, même si ses frères portaient exactement la même tenue vestimentaire. Cet hiver-là, les températures affichèrent des niveaux qui leur permirent de ne pas s’encombrer de manteaux. Arrivés à Montpellier, ils prirent la correspondance pour Pignan au moment où le soleil pointait ses premiers rayons, la journée serait magnifique. Ils débarquèrent sur le quai de la gare ; Jean-Louis les attendait patiemment pour les guider rue de la Vieille-Église où ils vivaient, lui, sa mère Lucie Gribal et sa sœur, son père étant mort depuis quatre ans. Auguste n’était pas venu aux obsèques, aussi véritablement voyait-il ce cousin pour la première fois. Cet adolescent l’impressionnait, car devenant très tôt le seul homme de la maison, il dut passer d’un coup de l’enfance à l’âge adulte, pour prendre en charge sa famille. Il travailla sans se ménager cette terre qu’il exécrait, il fit ce métier de domestique sans l’avoir souhaité : les vicissitudes de la vie portaient la responsabilité de sa condition. Il s’ouvrit de tout cela à ses oncles en marchant dans les rues de Pignan. Le mariage de sa sœur lui donnait l’espoir d’abandonner cette terre ingrate, il ne doutait pas que sa mère soit soutenu par Marguerite et son nouvel époux, ainsi son espoir de vivre comme il le désirait se concrétiserait prochainement ; alors, cette journée, il la vivait comme une ouverture dans sa vie nouvelle.

Une fois le mariage passé, pendant les quinze années qui suivirent, Auguste ne revit plus son cousin. Certes il apprit que Jean-Louis s’était engagé dans l’armée au 4e régiment de zouaves basé en Afrique. D’ailleurs, cela l’incita en partie à effectuer son service sur cette terre lointaine, où il espérait le revoir, mais à cette époque déjà Jean-Louis avait déserté. Aujourd’hui que pourrait-il dire sur la moralité de cette mauvaise herbe ? Cependant il le défendrait résolument, peu importait ses désertions : Jean-Louis demandait son témoignage, il répondrait présent, la famille l’investissait de cette mission sacrée. Néanmoins, Auguste s’interrogeait de la façon par laquelle Jean-Louis avait pu savoir son affectation. Jusqu’à quel point l’appel à l’aide que lança le zouave, auquel l’infirmier ex-canonnier en second, mais surtout le soldat exemplaire, répondit par sa déposition, influença-t-il la cour martiale qui condamna Jean-Louis à cinq ans de travaux forcés sous le dur soleil africain d’Orléansville, nul ne le sait.

Le capitaine termina son entretien par le coup de poignard redouté.

« La dernière nouvelle va te remplir de fierté : ton frère est mort glorieusement à l’ennemi, voila l’exemple, faire le sacrifice suprême pour la patrie ! Ses deux filles et sa veuve peuvent s’enorgueillir de cet acte héroïque ».

Auguste n’entendait plus rien de la logorrhée patriotique du capitaine. Devant lui apparaissait Joseph, son grand frère, si petit de taille, un mètre cinquante-six à peine, que compensait sa remarquable prestance attirant sur lui les regards de tous, plus exactement de toutes dont l’œil avouait quelquefois des sentiments à peine discrets. Son Joseph, mort le quatorze mars dernier sur le champ de bataille, aux tranchées de Beauséjour, et lui complètement abasourdi, chargé par les autorités, qui lui accordaient une permission exceptionnelle, de réconforter toute la famille, quels mots sortiraient de sa bouche pour annoncer cette cruauté sans nom ? Et le capitaine d’ajouter, pour donner le coup de grâce, qu’ils ne pourraient pas même récupérer le corps. Joseph se dénombrait parmi les disparus, mais vu l’enfer où il se trouvait, il considérait sa disparition comme définitive. « Affirmatif », conclua-t-il.

Le train entrait dans la gare de Montpellier. D’ordinaire, avant de prendre sa correspondance pour Vendargues, Auguste se donnait le temps de flâner dans la grande ville. En deux enjambées, au sortir de la gare, il remontait la rue de Maguelone pour déboucher sur la place de la Comédie puis, selon son humeur, poursuivait son périple dans l’une ou l’autre des rues commerçantes. Souvent, il descendait la rue des Étuves voir les coupes nouvelles des vêtements pour hommes que proposait la maison Escassut. Régulièrement, il pénétrait dans les Nouvelles Galeries, le grand magasin établi dans l’immeuble côté ville, à l’angle de la place de la Comédie et de l’Esplanade, qui présentait les dernières tendances de la mode de Paris ;  là, outre le rez-de-chaussée, sur deux niveaux s’étalait une profusion de marchandises inimaginables. Ou alors il s’arrêtait chez le concurrent, tout aussi imposant, dans un immeuble du haut de la rue Maguelone, Au Paris Montpellier « spécialiste des nouveautés », comme il l’affichait clairement sur la façade de la bâtisse. Toujours, par un foulard, des gants crochetés, un flacon de parfum, il gâtait sa Françoise. Le choix mis à la disposition du chaland était tel que celui-ci se perdait en de trop grandes considérations avant de se décider. Mais cette fois-ci, trop de pensées lui encombraient la tête ; il posa son sac et s’assit sur un des bancs du quai. La foule par vagues au gré des arrivées des trains passait devant lui, il ne la détaillait pas selon son habitude pour repérer quelques connaissances, afin d’engager la conversation pour que l’attente soit moins longue. Aujourd’hui, il regardait ce flot d’humains sans voir personne. Si les soucis ne lui avaient pas obstrué l’esprit ce jour-là, son attention aurait été attirée par un visage lui ressemblant à s’y méprendre.

 


 

Joseph Gribal revenait du front. Il descendit du train qui l’en ramenait avec difficulté, à l’aide de ses béquilles. Il déambula de son mieux, encombré de son sac dont les anses lui taillaient les épaules, vers le quai de sa correspondance pour Mauguio. Si son regard avait pu se détacher des dangers possibles du parcours le menant d’un train à l’autre, il aurait salué l’homme assis sur le banc, dont la figure possédait des traits communs avec les siens. Même si ce Joseph-là n’avait rien à voir avec le frère d’Auguste. Il fallait remonter soixante-quinze ans en arrière pour comprendre ce qui liait ces deux hommes.

À cette époque, deux frères avaient trouvé à s’employer en tant que domestiques agricoles dans l’exploitation de monsieur Querelle au hameau de Meyrargues, situé à un kilomètre de Vendargues, sur la route du hameau de Saint-Aunés. Ce dernier s’incluait alors dans la commune de Mauguio, avant de conquérir plus tard son autonomie. Ces deux frères fondèrent deux branches distinctes : Joseph était le petit-fils de la branche ainée, Auguste celui de la branche cadette. Joseph naquit à Vendargues dix ans avant Auguste. Déjà, à cette époque, les membres des deux branches qui se côtoyaient à l’occasion des festivités locales ou des cérémonies religieuses ne se fréquentaient plus de façon systématique. Puis, pendant qu’Auguste servait la nation sur la côte Tunisienne, Joseph, le dernier représentant de la branche ainée résidant à Vendargues, s’installait avec son épouse Louise Malet, une melgorienne et leur fils Antonin au hameau de Vauguières dans la commune de Mauguio, dont la terre était particulièrement propice à la production agricole. Mais il n’en fut pas toujours ainsi. Dans une époque lointaine du passé, la multitude considérait ces terres bordant l’étang comme des lieux démoniaques d’épidémies et de fièvres où, dès que les jours rallongeaient, la mort se jetait sur le pauvre monde. La cause : la mauvaise eau, la mala aïgua en occitan (le a se prononce o), qui baptisera en conséquence cet endroit la « malo-aïguo », puis Mauguio, terre marécageuse infestée de moustiques. Pourtant, les suzerains de cette plaine étaient alors si puissants qu’ils avaient la permission du roi de battre monnaie.

Les réflexions de Joseph ne portaient pas si loin ; se déplaçant en appui sur ses béquilles, il regardait sa jambe estropiée. La guerre le ramenait handicapé certes, mais vivant et les risques de remonter au front se réduisaient pour quelques temps à néant, sans préjuger de l’avis de la commission spéciale de réforme qui en déciderait en fin de compte. Il se remémorait son aventure sous l’uniforme. Dans un premier temps, il fut incorporé au 19e régiment d’artillerie pour effectuer ses trois ans de service militaire de novembre 1899 à septembre 1902, comme deuxième canonnier servant et c’est parce qu’il était apte à servir la bouche à feu qu’il fut opérationnel dés le sept août 1914. Après cette date, sa mémoire s’embrouillait sur la succession des périodes ; il n’avait des évènements vécus que des ressentis lacunaires, les batteries de canons portant le feu dans les positions ennemies, ses camarades et lui-même, alimentant les pièces d’artillerie en obus, le plus vite possible, les ennemis leur tirant dessus, en améliorant à chaque tir la précision des trajectoires. Puis un bruit gigantesque qui explose tout autour de lui et au même moment une éclatante blancheur qui l’absorbe dans sa lumière. L’instant redouté, l’ultime seconde, le rien, le néant, tout est-il dit pour toujours ? Le réveil s’étala sur plusieurs semaines. Joseph eut d’abord la conscience d’être dans son corps, ensuite par sa volonté il l’anima, par petites touches, au prix d’incommensurables efforts qui le vidaient de ses forces. Cependant une jambe résistait à son vouloir ; alors, redoutant le pire, il appela les soignants pour savoir la réalité de son état. Le médecin, gradé lieutenant-colonel, ne joua pas le mystérieux.

« Mon gaillard, tu reviens de loin ! L’explosion que tu as vécue en a fait passer plus d’un l’arme à gauche et toi tu t’en tires avec une fracture du péroné provoquée par des éclats d’obus et un gros œdème qui se résorbe avec difficulté. Regarde ! »

Il aida Joseph à s’asseoir et leva le drap. Joseph s’étonna de voir cette chose au-dessous de son genou qui semblait être un tuyau de poêle lisse et rosé, le coude se situant à la cheville, à l’extrémité ses orteils minuscules qui conservaient leur taille habituelle et, ce faisant, devenaient grotesques. Joseph s’esclaffa et retomba sur le dos hilare. Il pensa que la fine blessure, celle qui renvoie le soldat dans ses foyers définitivement, lui avait été épargnée ; donc, bientôt, pour son malheur, il retrouverait le champ d’honneur. Sur ce point il avait tort, car à deux reprises la commission statua sur son cas, en janvier puis en novembre 1916. Il fut deux fois réformé temporaire et il finit cette guerre dans des services auxiliaires, car pour courir sus à l’ennemi les deux jambes doivent fonctionner. Son fils Antonin et Paule, sa fille née juste avant le conflit, ne seraient pas orphelins.

Joseph monta dans son train, aidé par un compagnon de lutte qui alla jusqu’à l’installer dans le confort rudimentaire du wagon des troisièmes.

« Tu as besoin de quelque chose ? casse-croûte ? tabac ? questionna Louis Mourgues.

 – Non, merci, camarade », répondit Joseph.

Un regard, un sourire, des mains qui se serrent, puis Louis Mourgues descendit du train. Il avait du temps devant lui, son train l’amenant au Pouget ou plus exactement proche du Pouget, n’était prévu que dans deux bonnes heures ; alors il rendait service aux camarades qu’il voyait se démener maladroitement avec leurs bagages et leurs blessures, parfois il s’asseyait près d’un, qui ruminait de sombres pensées et lui parlait, faisant en sorte que le taciturne libéra sa parole. Louis avait été touché très tôt par l’épreuve du deuil. Son père, Aimé Mourgues, le mortifia dès son septième anniversaire par son décès alors que lui, l’unique fils, accaparait la totalité de cet amour paternel et surmonter cette absence ne lui avait été possible que par le dialogue permanent avec sa mère Oralie Chauvet vivant le même drame, sur un plan évidemment différent. Bien qu’Oralie sût depuis le début de sa relation avec Aimé qu’ils ne vieilliraient pas ensemble, à cause de la constitution fragile de celui-ci, ils se plurent à croire que les mailles du filet seraient trop larges pour mettre fin à leur bonheur. L’enchantement dura huit ans. Une période de félicité si dense et si intense qu’elle remplit une vie à elle seule. L’enfant qu’ils voulurent concrétisait le triomphe de la vie et de l’amour quoi qu’il advienne. Louis hérita de son père sa faiblesse physique, mais toujours depuis la petite école, il voulut agir comme n’importe quel être humain et ne tolérait pas le moindre sentiment de pitié à son égard. Il alla plus loin encore : si son père fut, l’âge venu, exonéré du service militaire, il tint, lui, à faire comme les garçons de sa classe. Pourtant les autorités militaires l’ajournèrent à deux reprises en 1893 et en 1894, avant de le classer dans les services auxiliaires en 1895. Quand la guerre survint, Louis avait dépassé la quarantaine, était marié depuis dix-huit ans avec Marie Bernard, qui lui avait donné deux filles, Blanche et Louise. Il n’hésita pas et se présenta à son corps d’armée ; la hiérarchie militaire provoqua, le quatre octobre 1914, la réunion de la commission de réforme pour se décider sur son sort et finalement l’affecta au 122e régiment territorial d’infanterie en janvier 1915. Malgré sa volonté, il ne fut pas incorporé dans des unités combattantes, mais servit la nation d’où l’armée avait voulu qu’il fut jusqu’en janvier 1919.

Louis Mourgues s’approcha et s’assit à côté d’Auguste.

« Alors camarade, tu as une permission ?

– Je m’en serais bien passé, je la dois à mon frère qui est resté là-haut. Je me demande comment je vais pouvoir dire ces choses.

– C’est ton premier deuil ?... Auguste fit oui de la tête.

– Ton père, ta mère, tu les serreras dans tes bras, tu leur parleras après, bien après… Ton frère était marié ?

– Oui, avec une belle femme… et ils ont deux filles ».

Comme moi, dit Louis Mourgues pour lui-même. 

« Quel âge ont-elles ?

– Oh, elles sont toutes petites, elles n’auront pas trop de chagrin, par contre sa femme l’adorait ».

Un long silence s’ensuivit, avant que Louis ne reprenne la parole.

« J’étais enfant lorsque mon père partit, ma défunte mère me disait souvent que je lui ressemblais, j’ai sa fossette au menton, ses cheveux noirs, et – il allait rajouter sa faible constitution mais il s’arrêta pour reprendre – et puis sa démarche. J’étais heureux lorsque j’allais la voir au Pouget quand j’obtenais une permission, elle me regardait et à travers moi je suis sûr qu’elle voyait aussi son mari. En quelque sorte nous étions encore tous les trois.

– Le Pouget, releva Auguste, je crois bien que mon grand-père est natif d’Aspiran, tout à côté ».

Ils continuèrent leur conversation jusqu’à ce que le train pour Vendargues entre en gare, ils se levèrent ensemble et se serrèrent la main.

« Au fait, j’ai oublié l’essentiel, je m’appelle Louis Mourgues.

– Moi, c’est Auguste Gribal, adieu ! »

Cela voulait dire « je souhaite que l’on se revoit, car j’ai eu plaisir de cette discussion ». Une fois installé dans le train qui le ramenait au Pouget, Louis méditait. Le nom de famille d’Auguste résonnait dans sa tête d’une curieuse façon. Il connaissait ce nom, déjà dans sa vie il lui était apparu dans des lieux, dans des circonstances, qu’il ne pouvait cerner. Alors il se concentra et des personnages lui apparurent dans son subconscient, dansant une folle sarabande ; les visages étaient recouverts de masques, il les voyait dans de bizarres décors composés de cadres connus de lui mais imbriqués les uns dans les autres, par exemple, en plein Montpellier au détour d’une rue, il reconnaissait une ruelle du Pouget menant à l’église, il poussait la porte pour se retrouver dans la cantine de son régiment territorial où ses camarades présentaient tous la même figure attristée d’Auguste, mais dans le fond de la pièce, il reconnut le vrai Auguste, il s’approcha de lui à l’instant où les murs s’évanouissaient, les soldats disparaissaient, et les tables se transformaient en tombes ; il regarda à droite, à gauche, il identifia le cimetière du Pouget et lorsqu’il reprit sa marche vers Auguste, il s’aperçut qu’il avait cédé sa place au couple Célestine et Gustave Coulet.

« Justine Gribal ! » s’écria-t-il en se réveillant. Ses voisins de banquette sursautèrent, il leur sourit en guise d’excuses et se remémora cette journée de fin mars 1902 où Célestine accompagnait sa mère pour son dernier voyage. Madame Justine, comme tout le monde l’appelait au village, avait réintégré sa maison au Pouget vers 1880. Il se souvenait d’une vieille dame, alors qu’elle abordait à peine la soixantaine. Quelques années auparavant, son mari avait voulu tenter sa chance dans l’Aude, du côté de Ginestas, et c’est là qu’il mourut. Madame Justine ne s’habitua jamais à ce pays audois. Elle en revint dès que son mari y fut enterré ; d’ailleurs, elle n’était pas la seule à ne pas aimer cette terre du Minervois ; très rapidement sa fille Célestine convainquit son mari Gustave Coulet de remettre en état et en valeur les terres agricoles qu’elles possédaient au Pouget et d’y revenir très vite. Louis jugea la coïncidence peu banale : un homme dans la peine, assis sur un banc dans une gare, avait attiré son attention et voila par extraordinaire qu’il lui apprend que ses racines sont proches de cette dame qui portait son nom et que la multitude n’interpellait que par son seul prénom, ignorant, à de rares exceptions dont il faisait parti, le nom marital. Pour le coup son visage prit une expression béate et il se promit de rendre visite à Célestine pour lui narrer cette anecdote.

Le train doucement le berça, il bascula dans une semi inconscience. Son front appuyé sur la vitre, il regardait tout en somnolant la vaste garrigue. Il reprenait son rêve à l’endroit où le réveil l’avait abandonné, ce cimetière du Pouget qui prenait la forme de la place d’armes de sa caserne. Curieusement, elle se retrouvait en plein milieu des chênes verts de cette garigue sauvage, à l’ombre, à l’abri du soleil de plomb de ce mois d’août 1896, dont les températures cependant n’atteignirent pas celles de l’été précédent qui fut un été caniculaire, quand la sécheresse s’installa durablement. Près de deux mois à souffrir de ce feu solaire, excitant sans trêve ni repos les cigales, qui, la nuit venue, aux dires de certains méridionaux, crissaient toujours. Louis, assis à même le sol, le dos soutenu par un chêne dont la courbure du tronc épousait parfaitement son revers, buvait à la régalade ce bon vin blanc élaboré à Pinet, que des audacieux avaient soustrait au cercle des officiers. Avec les joyeux compagnons qui l’entouraient, ils en riaient en se racontant des blagues, et en tournant en dérision des réservistes plus que trentenaires à l’exercice, avec leurs uniformes étroits et décolorés, leurs « présentez armes » approximatifs, leurs mises au pas laborieuses ; cet entrainement appliqué, rythmé par des ordres aboyés par le sergent, provoquait même parmi les réservistes quelques rires étouffés.

En freinant pour entrer en gare, le train occasionna le réveil brutal de Louis et immédiatement l’image d’un jeune homme aux yeux gris et aux cheveux châtains clairs surgit de sa mémoire. Pierre appartenait à ce groupe de réservistes et c’est parce qu’il émanait de lui une grande douceur que Louis se surprit à pouvoir énoncer sans effort son nom, bien qu’il ne l’ait entendu qu’une seule fois lorsqu’il se présenta. Pierre Gribal résidait au centre ville de Montpellier. Dès sa sixième année il devint orphelin de mère et cette particularité avait déclenché à l’évidence chez Louis une écoute attentive. Louis s’émerveilla des capacités de sa mémoire qui, à son insu, s’était accaparée de tout son vécu, sans rien perdre ni oublier, l’avait classé dans le tréfonds de son cerveau ; encore fallait-il retrouver dans les recoins des sillons de cette cervelle les personnages et les évènements du passé. À partir de l’instant où l’information est saisie par l’un de nos cinq sens, l’organe central stocke le renseignement et le réel problème vient de l’aptitude que possède ou non le cerveau à ranger aux bons emplacements les données captées, à condition que le renseignement ait été enregistré par le passé. Louis Mourgues avait secouru un blessé de guerre par des gestes simples mais il omit, parce que le train de Joseph allait partir, de se présenter dans les règles : ainsi, par cette inadvertance, il ne sut pas le nom de Joseph ; autrement, en remontant le moral d’Auguste, et déclinant leur identité au début de leur discussion, celle-ci aurait pris, à n’en pas douter, une tournure totalement différente, les souvenirs sollicités par la conversation auraient refait surface du fond de la mémoire de Louis et il aurait pu parler de ces deux femmes : Célestine et Justine, vivant dans un village proche de celui d’où la famille d’Auguste était issue. Ce dernier, paysan comme son père et son grand-père, se serait étonné d’apprendre par Louis, pour finir, qu’un certain Pierre Gribal, montpelliérain d’origine, avait suivi jeune homme des cours d’architecture.

Des informations qui tombent dans des oreilles qui trainent, des interrogations en suspens et une vérité inaccessible car il faudrait donner trop de temps pour la chercher. Trois hommes se sont croisés dans un espace-temps unique, ils ne se rencontreraient peut-être jamais plus car il n’y avait aucune raison pour cela. Le seul qui pouvait éventuellement leur trouver une justification pour les mettre en rapport, Louis Mourgues, employait toute son énergie, dans cette période terrible, à soulager par le geste et par la parole les valeureux soldats de l’empire français. Sa tâche présente se déployait dans un domaine qui se dispensait de désentortiller les lignées familiales ; il lui manquait une information capitale pour qu’il se passionnât à démêler le nœud gordien ; il fallait qu’il sache que dans ses veines coulait, en faible quantité certes, le même sang qu’Auguste, Joseph, Justine, Célestine et Pierre. Les possibilités de connaître ses origines et de tenter de faire le lien étant très réduites, quant il vivait avec sa mère Oralie Chauvet, leur principal sujet de conversation concernait son avenir et le souvenir de son père, rarement ils parlaient de ses grands-parents Rose Bernarde Debru et François Chauvet, décédés l’un en 1870, l’autre en 1873. Jamais ils ne s’entretenaient de ses arrière-grands-parents Bernard Debru et Elizabeth Gribal. Cette dernière mit au monde cinq enfants au début du XIXe siècle ; cent ans plus tard, Louis Mourgues et ses deux filles étaient ses seuls descendants.

En réalité, pour savoir le véritable début de cette saga familiale il fallait commencer l’histoire par l’ancêtre commun. Le récit débuterait comme un conte par : « Il était une fois, près de la rivière Hérault », mais la suite diffèrerait du conte, parce que les personnages ont réellement vécu sur cette terre, les traces de leur passage difficilement repérables existent et témoignent de leur vie. Bien sûr, aucun chroniqueur à aucune époque du passé, ne s’intéressa particulièrement à écrire la biographie d’un inconnu et de sa famille anonyme parmi la multitude. Fallait-il suivre cet exemple ? Laisser dormir dans les registres ceux des nôtres qui nous précédèrent ?

 

Je fais le pari inverse et j’assume mes maladresses, dans le but principal de rendre hommage à ceux qui furent nos devanciers, en les évoquant.

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