Deuxième époque
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ouis, en cette année 1754, allait avoir dix-huit ans. Après six ans d’apprentissage auprès de son père, il connaissait du métier toutes les difficultés et avait atteint le niveau de la maîtrise. Il faut dire que Guilhaume fut très exigeant, ne tolérant de son fils aucun relâchement, lui imposant de reprendre ou de refaire inlassablement les pièces de serrurerie jusqu’à caresser la perfection, en l’aidant pour ne pas le décourager. Et lorsque Guilhaume était satisfait de l’ouvrage, il en attribuait tout le mérite à Louis, alors il se laissait aller à des gestes affectueux ; le plus souvent, il prenait de ses deux mains la tête de Louis puis lui tapotait la joue en lui disant :
« Tu es bien brave Louis, un bien brave garçon, un bon fils ».
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Théoriquement, l’apprentissage durait sept ans avant de passer compagnon avec la possibilité de devenir maître en présentant son chef-d’œuvre. Ensuite, après cette entrée en maîtrise, où l’impétrant se devait de régler les frais des déplacements de ses pairs et du banquet copieux prévu, le nouveau promu s’installait ou succédait à un maître qui se retirait, souvent le maître qui l’employait. Cela nécessitait un investissement substantiel et une volonté inépuisable. En revanche, quand il s’agissait du fils d’un maître, la corporation semblait accorder plus de souplesse. Mais ce n’était qu’une apparence car cette dernière savait que l’orgueil du nom, la réputation du savoir-faire de l’atelier, exigeaient du père un surcroît de sévérité vis-à-vis de son fils qui devait fournir un travail d’une qualité irréprochable. Au vrai, le chef-d’œuvre, le fils le présentait tous les jours à son père qui ne manquait pas, au fil du temps, de relever le degré de difficulté. La motivation de Louis s’était renforcée au point d’être prêt à prendre le relais de Guilhaume qui éprouvait quelquefois de la lassitude après presque cinquante années laborieuses lui permettant de passer le flambeau dans les meilleures conditions possibles. Son atelier jouissait d’une excellente réputation, les demandes des particuliers et des communautés civiles et religieuses qui régulièrement affluaient, permettaient de prévoir de l’ouvrage sur plusieurs mois à venir. En outre, Élisabet, jeune femme instruite et réfléchie, épaulait sa mère, bien sûr pour les travaux domestiques mais surtout – et avec une étonnante efficacité – pour ce qui concernait la tenue des livres de comptes, les registres des commandes et les contacts auprès des fournisseurs en métaux. Elle s’acquittait des tâches paperassières les plus obtuses avec une telle facilité qu’elle impressionnait son père Guilhaume qui souvent la regardait avec fascination ; alors relevant sa tête des registres, sa main tenant la plume arrêtant tout mouvement d’écriture, statufiée dans son attitude, elle fixait son père avec ses yeux de chat, lui souriait, puis reprenait son travail de gratte-papier au bruit si singulier. Sagement assis à son côté, le petit Pierre, une plaque d’ardoise sur les cuisses, serrant de ses doigts un bout de craie, très appliqué, traçait ses lettres pour les montrer à sa sœur avec fierté. Ces deux-là aimaient être ensemble, aussi lorsqu’il sortait de l’école qu’il fréquentait depuis peu de temps, il accourait auprès d’Élisabeth qu’il considérait plus que sa sœur : c’était sa confidente, sa préférée, son amie.
Cette année-là, lors de la messe du dernier dimanche d’août, les paroissiens apprirent un peu par hasard, par la bouche de leur prêtre, que le Dauphin de France avait présenté au roi et à la cour son troisième fils Louis. Il y avait peu de chance que celui-ci devienne roi du plus beau des royaumes, car dans l’ordre de succession il venait après son père le Dauphin et après ses deux frères aînés. Pourtant, le destin le ramènerait en première place pour un emploi qui ne devait pas lui revenir et dont il assurerait la charge avec maladresse, puis avec un courage forçant le respect : à vingt ans il ceindrait la couronne sur sa tête qu’on lui couperait avant ses quarante ans. En revanche, c’était à peine si cette communauté du Pouget percevait l’écho des nombreux accrochages sur les mers et au-delà des mers, pour des motifs économiques et commerciaux, entre les nôtres et des Britanniques avides à l’affût de s’attribuer le titre de première puissance économique du monde. De même, pratiquement personne ne s’intéressait aux remous causés, au centre de l’Europe, par le désir de puissance de la Prusse que l’Autriche ne tolérait pas et que la Russie n’admettait pas, ces deux-ci faisant tout pour limiter l’ambition celle-là. Ces tensions aboutiraient deux ans plus tard à un conflit armé d’une portée mondiale car, par le jeu des alliances, d’autres peuples à leur tour entreraient en belligérance ; de surcroît, les colonies et les possessions territoriales des uns convoitées par les autres déclencheraient pour sept ans des batailles dont les théâtres d’opérations seraient le vaste monde.
Pour l’heure, les conversations des habitants du Pouget allaient bon train exclusivement sur les évènements locaux. Les affaires de descendance royale avaient moins d’importance que les agissements supposés de leur jeune seigneur Louis Viel de Lunas. Il s’était marié en 1750 avec une jeune femme de la Nièvre, Marie-Reine de Boullène de Saint-Rémy, dont la famille détenait de vastes possessions à Espeuilles et il était admis que ce mariage disciplinerait le bouillant seigneur toujours par monts et par vaux, dépensant sans compter, qui ne s’occupait de ses affaires qu’avec nonchalance. Pour tout dire c’était sa mère, Thérèse de Montcalm-Gozon, qui dirigeait les domaines, les propriétés, comme le chef de famille qu’elle n’avait pas cessé d’être depuis la mort de son époux, voila plus d’une décennie, en 1742, en tentant de calmer la vie dispendieuse de son fils. Or, le seigneur s’était mis dans la tête de s’installer au plus près de Versailles, le cœur du royaume. Pour cela, il comptait vendre la baronnie du Pouget et, à chacune de ses visites, soit une ou deux fois l’an, tout le monde spéculait que l’affaire s’était conclue, puis on considérait que vendre une seigneurie n’était point une transaction ordinaire, en se rappelant que le père du seigneur avait négocié plusieurs années avant d’acquérir la baronnie, alors possession de la famille d’Arnaud de la Casseigne.
Les péripéties de la vie de son parrain ne troublaient pas Louis, qui entrait dès août 1754 dans la vie sociale, en devenant à son tour le parrain d’Izabau Vicher dont les parents se trouvaient momentanément employés pour les travaux saisonniers sur les terres du seigneur qui avaient grand besoin de nombreux bras pour la récolte des blés d’été. L’année suivante, en novembre 1755, Pierre Vidal, maréchal à forge dans l’atelier de Pierre Sèverac, le cousin de Louis, lui demanda d’être le témoin de son mariage. Mais la rencontre déterminante dans sa vie, Louis la fit en mars 1757, lors du baptême d’Augustin, le fils de Pierre Sèverac qui lui choisira comme marraine Catherine Fourestier épouse Fabre. Or, celle-ci avait une sœur nommée Marguerite, une jeune femme peu ou prou du même âge que Louis. Après la cérémonie, lors du repas, ils échangèrent quelques politesses sans se douter qu’un futur commun les unirait. En novembre de cette année-là, Louis, qu’accompagnait son jeune frère Pierre, porta sur les fonts baptismaux l’enfant Louis Saturnin Perete. Pierre, témoin fortuit du sacrement, fut marqué à jamais par ce qu’il ressentit ce jour-là, et sur le chemin du retour il interrogera son frère :
« Louis ! Il n’y avait pas beaucoup de gens à ce baptême… et ils n’ont pas fait de repas.
– C’est vrai… juste les parents, le prêtre, la marraine Rose Jaouille, moi le parrain et toi qui ne connaissons le père Simon Perete et la mère Jeanne Jaouille que depuis les quelques semaines qu’ils sont arrivés ici. Ils ne possèdent rien et ne pouvaient pas offrir même un petit repas… C’est à nous de les aider de notre mieux.
– Qu’est-ce qu’on peut faire, Louis ?
– Au catéchisme, le prêtre t’a raconté comment Jésus Christ est venu sur Terre.
– Oui, dans une étable, les gens ne voulaient pas les loger.
– Et la seule chaleur qu’ils eurent, ils la reçurent par de simples animaux : un âne et un bœuf. La pire souffrance de l’âme est le froid. Aujourd’hui, par notre présence, nous apportions à ces malheureux notre chaleur… la chaleur de nos cœurs… Par contre, je me demande de nous deux qui était l’âne, qui était le bœuf ».
Les deux frères se regardèrent en souriant. Pierre retint la leçon ; des années plus tard, il fut souvent l’unique source de chaleur dans la froide église Notre-Dame-des-Tables de Montpellier, en tant que témoin de mariages, parrain de baptêmes ou simplement par sa présence.
Tombé dans l’indigence, le foyer Perete devait compter sur la solidarité de la paroisse. Le mari Simon trépassa trois ans après : de faible constitution, il ne résista pas à la rigueur de l’hiver 1758. Sa veuve Jeanne, malgré son courage, assaillie par les difficultés, se résolut pour survivre à faire à l’occasion ce que fit en son temps Marie Madeleine, pressée de préserver ses enfants présents et ses enfants futurs. Les bien-pensants virent la moralité sauvegardée le vingt-neuf janvier 1765 quand Jean Jourdan, un garçon sans préjugés la voulut pour épouse. Le bel essor économique qui perdurait depuis trois décennies n’apportait pas la prospérité à tous, pour certains les embarras de la vie se devinaient aisément. Louis était suffisamment lucide pour savoir que de nombreuses familles de la communauté vivaient dans la gêne, en particulier celle de Marguerite Fourestier.
Depuis leur première rencontre, un climat de sympathie s’installait plus profondément et les quelques conversations qu’ils pouvaient avoir débouchaient régulièrement sur des confidences ou des points communs. Elle lui apprit ainsi que son père, comme le sien, s’était marié en 1731 et s’appelait pareillement Guilhaume, originaire de Lunas ; dans le sillage du président Antoine Viel de Lunas, il dut travailler comme beaucoup sur ses différents domaines, sans avoir son mot à dire. Sa mère, Élisabeth Coustol, appartenait par son côté maternel à une famille notable du Pouget dont l’un des membres, Pierre Barescut, fils d’un juge et viguier, s’était fait par sa valeur une situation enviée en tant que « advocat en parlement ». Marguerite, fille aînée de Guilhaume Fourestier, brassier de son état, devait contribuer par son travail à l’économie familiale, et le foyer comptait de nombreux rejetons. Alors, la famille s’appuyait sur tous ses éléments pour assurer la survie de l’ensemble. Elle-même, lorsqu’elle eut l’habileté nécessaire, au sortir de l’enfance, dut tenir sa place devant l’ouvrage sans rechigner ; bien au contraire, c’est avec fierté qu’elle s’acquittait de sa tâche, honorant ainsi son père. Devenue demoiselle, elle comprit d’abord de façon inconsciente qu’elle ne maîtrisait pas son avenir, son père l’ayant intégrée comme une pièce importante dans l’équilibre financier de la cellule familiale. Dès lors, l’éventualité de se mettre en ménage, de tenir sa propre maison s’éloignait pour des années ; et lorsque dans un avenir qu’elle espérait proche, malgré la tradition séculaire faite aux filles, ses désirs seraient enfin en situation de se concrétiser, existerait-il un bon garçon sérieux et disponible ? En toute conscience elle en doutait. Aussi, quand elle s’ouvrait à Louis, elle se gardait de ne point trop en dire, sachant qu’elle ne pouvait pas se permettre un optimisme exagéré, et ne voulait pas se donner un quelconque espoir de futur avec Louis. Ce lendemain heureux, s’il ne se réalisait pas, la conduirait à coup sûr à la déception jusqu’à la désespérance si d’aventure, lassé d’attendre, Louis choisissait une jeune fille disponible. Dans le moment présent, aucun engagement ne lui était permis. Elle ne s’illusionnait d’aucun chemin merveilleux ; ainsi s’évitait-elle de grandes souffrances et ce faisant elle n’obligeait aucunement Louis, elle l’autorisait même de façon implicite à faire sa vie comme il l’entendait. Louis, de son côté, appréciait cette relation amicale. Marguerite, tout en douceur, imbibait ses pensées, à la manière de ces pluies fines régulières qui humidifient profondément la terre, lui apportant toute l’eau nécessaire pour la faire fructifier en abondance. Tout le contraire de l’orage, d’abord précédé de cette atmosphère qui crispe les nerfs : il effraie de ses coups de semonce provoqués par ses arcs lumineux qui irradient animaux, arbres et hommes, il submerge la terre par un trop plein d’eau qui ravine les cultures, il suscite les débordements ravageurs des rivières qui emportent les champs et les habitats. L’orage est à la terre ce que le coup de foudre est à l’amour, il offre quand il éclate un plaisir immense qui soulage de l’écrasante chaleur mais rapidement survient la tourmente, puis le ravage avant la destruction. Louis, de tempérament calme par nature, s’accommodait de la situation faite à celle qu’il considérait souvent comme sa douce amie, il ne méconnaissait point l’imposante tradition culturelle qui donnait au père le titre de seigneur en sa demeure, attribuant à chacun vivant sous son toit sa place formelle. Lui-même savait, depuis qu’il avait pris conscience de sa condition, que sa seule possibilité d’avenir passait par l’apprentissage du métier de son père afin de faire perdurer l’activité familiale. Quelquefois, il se posait bien des questions sur la place dévolue dans peu d’années à son frère Pierre, se demandant si le hasard de l’avoir fait naître cadet ne lui offrait pas une réelle ouverture dans ses choix professionnels. Pour sa sœur, son sort se règlerait d’ici quelques mois, la parentèle veillerait à organiser une rencontre avec un lointain cousin convenable, cousin issu de germain ou cousin par alliance, peu importe, l’essentiel étant d’arranger des conditions favorables pour que deux enfants se transforment en promis et qu’ils s’unissent comme prévu. Louis voyait clairement le déroulé de sa vie : reprendre l’atelier lorsque son père jugerait bon de le lui transmettre, se marier ensuite et passer le flambeau à son fils éventuel, rien ne pressait, il avait attendu six ans pour devenir un compagnon accompli, il patienterait le temps qu’il faudrait pour convoler avec Marguerite. De plus, ils s’étaient allié les services de leurs frères respectifs : Pierre et Guilhaume avaient le même âge et copinaient depuis leur tendre enfance. Alors, par amitié pour leur aîné, ils leurs servaient de messagers particuliers, porteurs de missives qui se transformèrent rapidement en billets doux. Bien loin du conflit mondial, qui durait depuis un an.
La France y était impliquée par ses alliances avec l’Autriche et la Russie, mais surtout par ses possessions du Québec et de l’Inde que jalousait l’éternel rival anglais. Les combats ne passionnaient guère les Français. D’ailleurs, l’un des plus illustres, François-Marie Arouet dit Voltaire, écrivit dans une gazette « la France peut vivre sans le Québec » : cela résumait l’opinion générale sur cette guerre. Ce penseur réputé resta muet et sa plume demeura sèche lorsqu’en ce début d’année 1757 l’exalté Damiens enfonça la lame de son canif dans la poitrine du roi, acte affreux s’il en est, crime de lèse-majesté. Le roi fut touché du côté droit. Or, à cette époque de l’année, pour se protéger du froid de l’hiver, le roi était vêtu de plusieurs couches de vêtements et celles-ci amortirent le coup : la lame ne provoqua qu’une légère blessure. Cependant, quelle peine infliger à l’auteur de cet attentat ? Le seul précédent remontait à près de cent cinquante ans, quand Henri IV trépassa de la main armée de Ravaillac. Le jugement lui réserva un châtiment exemplaire qui devait théoriquement dissuader pour toujours la moindre tentative d’acte régicide. Ravaillac eut en maints endroits les chairs tenaillées, dans lesquelles il fut versé des matières brûlantes, tel le plomb fondu ; ensuite, les bourreaux, avec l’aide de chevaux, l’écartelèrent, le brûlèrent et dispersèrent ses cendres à tous les vents. Les juges qui vivaient dans un siècle où tant d’esprits brillants l’éclairaient de leur intelligence et le feraient gratifier du nom de Siècle des Lumières, pouvaient-ils rester dans les pratiques obscures de la barbarie, et ne pas céder à plus d’humanité ? Le jugement qu’ils rendirent condamnait Damiens au même terrible traitement que l’assassin du bon roy Henri. Louis, dit le Bien-Aimé, affecté plus au moral qu’au physique, n’usa d’aucune grâce pour son agresseur à l’esprit déficient et la terrifiante sanction s’appliqua sans nul adoucissement de sa volonté. Les philosophes prêts à en découdre pour des joutes intellectuelles dérisoires ne relevèrent pas la similitude entre les deux affaires criminelles non plus que le peu d’exemplarité du premier châtiment : prudemment ils se turent. Le public se passionna pour cette offense faite au roi. Au Pouget, la veuve du président Viel de Lunas, madame Térèse de Montcalm-Gozon, demanda à l’archiprêtre quelques messes à l’attention du souverain et invita la population à prier pour son salut car, demeurant loin de l’évènement, sans informations précises sur la profondeur de la blessure, la supposant d’une gravité susceptible d’entraîner la mort de la personne royale, elle s’inquiétait aussi pour une raison qui lui tenait à cœur. Qu’en serait-il, si le roy trépassait, de la protection qu’il avait accordée à son frère bien-aimé, le marquis Louis Joseph de Montcalm-Gozon ? Resterait-il commandant général des troupes françaises de la Nouvelle-France, même s’il s’illustrait par de nombreuses victoires sur les troupes britanniques ? Ne serait-il pas victime de quelques intrigues de la cour, suite au changement de gouvernement qui interviendrait si le pire advenait ? Ce frère, à peine plus âgé qu’elle puisque né en 1712, elle le chérissait. N’étant pas l’aîné, l’usage dans les nobles familles voulait qu’il soit destiné au métier des armes ; à l’âge de neuf ans, il fut enrégimenté et, quand ses capacités physiques lui permirent d’exprimer son acquis théorique, il se battit vaillamment, montrant pleinement sa valeur. En reconnaissance de sa bravoure dans les combats, prouesses qui glaçaient le sang de sa chère sœur, le roi l’honora du titre de chevalier de Saint-Louis. Or le roi survécut à son égratignure et, entre fêtes, chasses et débauches, son conseil l’informa que là-bas, très loin, sur des terres nouvelles, un valeureux soldat déployait une énergie hors du commun et parvenait en infériorité numérique à battre l’Anglais. Alors, faute de ne pouvoir lui envoyer en renfort les effectifs qu’il réclamait pour mettre l’ennemi en déroute, le roi le fit maréchal. Cette distinction ne suffit pas à sauver les possessions de la Nouvelle- France. Loin de son Languedoc natal, le marquis mourut les armes à la main, sur le champ de bataille, face à l’ennemi. En 1759, il fut inhumé dans ce nouveau pays auquel il fit don de sa vie.
À des milliers de lieues du Québec, dame Thérèse de Montcalm-Gozon s’affligea de la disparition de son frère cadet tout en sachant que le destin de celui-ci était scellé depuis son enfance. Elle se désolait d’autant plus de cette tragédie, car elle comptait qu’il raisonnerait son fils Louis Viel de Lunas qui depuis des années l’inquiétait par ses démesures. À la stupéfaction des siens, il délaissait son foyer et ses affaires pour courir après on ne sait quelles chimères, dont il revenait souvent empli de tristesse ou en crise de mélancolie, ayant juste la force de monter sur son cheval pour de longues promenades solitaires. Il entrait en lui dans les méandres sombres de sa pensée, il se revoyait accompagnant son père tant admiré qui lui manquait. Parfois il s’emportait, écumant de colère, menant son cheval au grand galop, il s’enrageait et criait à s’en déchirer la gorge :
« Père, pourquoi m’as-tu abandonné !... Pourquoi !... Abandonné !... Père !... Père !... »
La famille Montcalm-Gozon avait tenu à rendre un hommage solennel à son glorieux représentant et toutes les branches de la famille, en cette année 1759, firent le déplacement pour l’honorer de leur présence. Ainsi, un jour d’automne, à sa grande surprise, Guilhaume perçut depuis son atelier une voix qui lui rappelait celle qu’il entendait quelquefois il y a bien longtemps.
« Holà, Guilhaume, es-tu là ? »
Un instant troublé, Guilhaume en sortant, employa les mêmes mots qu’autrefois.
« Je suis là, monseigneur… serviteur.
– Je suis venu te saluer, comme nous le faisions par le passé avec feu messire mon père, t’en souviens-tu ? »
À cet instant précis, revenant de l’école pour prendre son repas de midi, le petit Pierre ralentit sa course et salua ce personnage inattendu, qui discutait familièrement avec son géniteur. Cet homme, bien posé, sur un cheval haut sur pattes fin et racé, portait une veste brodée de fleurs dont le régent des écoles ne lui avait pas encore proposé l’étude, chaussait des bottes montantes couvrant les genoux et Pierre sut à l’instant même de la rencontre que ce magnifique cavalier si fantasque était ce seigneur qui suscitait tant de controverses. La révérence rendue par Pierre amusa Louis Viel de Lunas.
« C’est donc toi, mon filleul ; crois-tu, Guilhaume, que ma mémoire me trahirait ? »
Guilhaume sourit et ne détrompa pas le seigneur sur sa confusion : certes il était parrain d’un de ses deux fils, mais fallait-il désobliger un puissant si sûr de lui, sur un point dérisoire de parrainage ? À la dérobée il regarda Pierre et furtivement, par une mimique, lui fit comprendre qu’il ne devait pas apporter la contradiction et contrarier leur seigneur. Celui-ci s’adressa directement à l’enfant.
« Alors, Louis, es-tu brillant dans tes études ?... Comprends dès ce jour l’importance de celles-ci… Bientôt, lorsque tu seras suffisamment instruit, je te mettrai le pied à l’étrier… Oui, Guilhaume, en souvenir de messire mon père qui avait de l’affection pour toi… Te souviens-tu de mon père ?
– Oui, monseigneur. Votre père, Dieu ait son âme, possédait une grande noblesse de cœur aussi ».
Touché, le seigneur tourna la bride et partit au petit trot. Son cheval avait fait quelques foulées, lorsqu’il croisa son véritable filleul, Louis, qui ôta son couvre-chef sur son passage. Le premier, absorbé par ses idées, répondit au salut par un très léger mouvement de la tête, le second remit son chapeau et poursuivit sa marche. Arrivé près de Guilhaume, il s’enquit :
« Père, je viens de croiser un seigneur à l’instant, était-ce une nouvelle commande ?
– Tu n’y es pas du tout, mon garçon ! N’as-tu donc pas reconnu le seigneur ? Il est vrai que votre dernière rencontre remonte au décès de son père, voila dix-sept ans déjà ».
Louis ne commenta pas la visite de celui qu’il savait être son parrain, parrain autoproclamé par un caprice soudain. L’anecdote avait tant été racontée dans les veillées qu’elle le laissait maintenant indifférent. Son centre d’intérêt ou plus exactement son axe passionnel présent, sa Marguerite pour la nommer, comblait toutes ses pensées, lorsque son métier ne l’absorbait pas par une concentration excessive pour des tâches requérant ses mains de maître. Il souhaitait d’ailleurs la reconnaissance pleine et entière de son statut. Aussi, il décida de présenter son chef-d’œuvre malgré la dispense, étant fils de maître. Il élabora une multitude de projets, il approfondit plus particulièrement une idée de serrure chiffrée dont on pourrait changer à son gré la suite de chiffres conduisant à l’ouverture. Cependant, cette ébauche, un système de quatre molettes commandant des roues crantées, présentait un inconvénient qu’il considérait comme majeur et sur lequel il butait : la sécurité montrait une défaillance qu’il ne parvenait pas encore à surmonter. En effet, un individu versé dans la partie repérait à l’oreille, par une attention soutenue, les chiffres employés, si bien qu’il pouvait ouvrir la serrure, en dépit même de changements fréquents de combinaison. Comme il ne tolérait aucun accommodement au sujet de son art, son éthique le conduisait en une recherche d’absolue perfection et cela lui dérobait du temps. Louis, sur le plan des sentiments, patientait sagement, mais personne au village ne doutait à le voir en promenade avec Marguerite, dès qu’ils en avaient la possibilité, qu’ils feraient ensemble un long chemin de vie.
D’ailleurs, cette supposition se confirmait annuellement pour la fête patronale à l’occasion de la grande partie de jeu de ballon où les hommes mariés affrontaient les hommes célibataires pour un spectacle tout à fait viril, devant la communauté enthousiaste. Au demeurant, ce jeu fort simple permettait de mettre au grand jour, sous le regard de tous, les fréquentations tolérées entre un garçon et une fille. Le jeu se déroulait en plein champ, au repos après les moissons, où l’on formait un carré de cent ou deux cents pas de côté suivant le nombre de joueurs. À un bout du terrain se tenaient les jeunes filles prêtes à marier n’ayant pas coiffé Sainte-Catherine ; devant elles, une ligne tracée à la chaux symbolisant le pré carré et, pour les défendre, les hommes mariés chargés de repousser les assauts des célibataires, le but d’un de ceux-ci consistant à se saisir du ballon et, avec l’appui de ses camarades, de déjouer la surveillance des mariés, de pénétrer le pré carré et de déposer le ballon au pied de sa préférence. Celle-ci avait deux possibilités : ou bien ramasser le ballon, ce qui signifiait qu’elle acceptait d’être distinguée par celui qui devenait illico son chevalier servant ; ensuite, elle rendait le ballon à un marié qui, d’un grand coup de pied, l’expédiait le plus loin possible et le jeu reprenait, mettant à l’honneur un autre célibataire. Ou bien la jeune fille s’écartait du ballon – la raison pouvait être le simple regard dissuasif du père – et une autre jeune fille ramassait alors le ballon, mais c’était rarissime ; le pire advenait lorsque toutes se désintéressaient de cette manière d’hommage, car le jeune homme devenait la risée de la communauté pour de longues soirées. Après la partie, de la grande messe du dimanche jusqu’avant les vêpres, si le pré carré restait inviolé, les mariés banquetaient aux frais des célibataires. Louis jouait pour la dernière fois dans le camp de ces derniers. Non pas que l’année suivante il participerait à l’équipe des mariés, mais simplement parce que l’âge de sa Marguerite interdirait sa participation, à moins de poser le fameux ballon devant d’autres pieds, mais personne n’y croyait. En effet, la communauté avait vu, les trois années passées, Louis témoigner son solide attachement à Marguerite. Il établissait ainsi une performance car, généralement, le célibataire concourait une fois dans ce jeu en tant que tel, puis basculait dans l’équipe des mariés et refoulait les attaques de ses anciens camarades.
Louis aurait préféré se dispenser de cette prouesse trois fois renouvelée, mais la famille de Marguerite comptait sur elle. Le père, Guilhaume Fourestier, sombrait dans la maladie qui le diminuait de façon irrémédiable, son état réclamait les visites fréquentes du médecin et les préparations alambiquées de l’apothicaire. Ces soins coûtaient et devenaient la charge principale de la famille ; les aînés, Marguerite comprise, devaient en répondre. La priorité pour elle et avant elle-même était le sort de son père, d’autant que le médecin ne savait ni nommer la maladie, ni prévoir l’évolution du mal. Cependant, il était intolérable pour les proches que le malade n’eût pas le secours de la faculté, même par un représentant tâtonnant devant une pathologie inconnue. Louis entendait ce raisonnement et le partageait, en plein accord avec Marguerite. Ils s’engageaient tous deux pour de longues fiançailles.
Marie et Guilhaume avaient largement dépassé l’âge qui devait les élever au rang de grands-parents et ils s’interrogeaient sur la manière dont Louis organisait sa vie, si leur cadet Pierre ne devancerait pas son aîné en devenant père avant lui et en leur offrant le bonheur d’être aïeuls. Ils pensaient, bien sûr, que ce bonheur pouvait aussi leur être donné par Élisabet mais ils en doutaient. Elle ne montrait aucun attrait pour se lier définitivement avec un garçon. Toutefois, elle aimait sortir, rire, danser avec cette jeunesse dont la qualité essentielle était d’avoir vingt ans comme elle, mais contrairement à ses amies, elle n’éprouvait aucun besoin d’accorder sa confiance à un garçon susceptible de la choisir. Même lorsque Marie et Guilhaume, mine de rien, avançaient les pions d’un jeune homme sérieux, en valorisant ses qualités pour la décider à s’engager dans la vie traditionnelle des jeunes femmes, elle répondait que rien ne pressait et citait en exemple Louis qui ne brusquait pas le mouvement. Elle affirmait qu’elle finirait par se décider comme tant d’autres mais elle voulait réfléchir, et considérer tous les aspects du mariage. En fait, elle ne dupait personne et surtout pas ses parents qui constataient son manque d’entrain pour un tel projet. Quelquefois, elle abordait avec sa mère ses intentions futures et dessinait les contours d’un projet auquel elle tenait, dont la réalisation pouvait se concrétiser rapidement et serait un bel accommodement pour Pierre qui poursuivrait bientôt ses études au collège des jésuites à Gignac. Elle prenait sa mère à témoin :
« Rendez-vous compte, mère, qu’en reprenant un commerce de toiles à Gignac, je serais installée et en même temps Pierre trouverait sur place l’affection et le secours de sa sœur.
– Tu es bien jeune, ma fille pour te lancer… C’est si difficile de tenir une boutique.
– N’oubliez-vous pas que je tiens les livres de comptes de père, et cela depuis des années ? »
Guilhaume aurait souhaité donner satisfaction à sa fille et il pouvait financièrement engager quelques fonds dans un négoce. Mais malgré l’opinion favorable qu’il avait de cette idée de commerce dans une petite ville peu éloignée du Pouget, inconsciemment, lorsqu’ils furent amenés à visiter et à considérer deux ou trois opportunités de reprise, une multitude d’inconvénients lui apparaissait, faisant immanquablement avorter le projet : soit des travaux de remise en état trop importants, soit une cession trop onéreuse, soit l’éloignement de l’établissement du centre de l’activité commerçante, et bien d’autres empêchements insolubles. Ces mauvaises raisons provenaient d’un trop grand attachement pour sa fille et de son souci de la voir installée dans un cadre exempt de toutes mauvaises surprises. Les hésitations de Guilhaume amenèrent Pierre à être pensionnaire. Il le resta jusqu’à la fin de l’année 1764, lorsque les jésuites furent totalement expulsés du royaume : la doctrine de leur ordre fut alors déclarée : « perverse, destructrice de tout principe de religion » et « injurieuse à la morale chrétienne ». Cette mesure qui sentait le règlement de compte ne trompa guère les plus avertis.
Pierre, étant en pension, n’assista pas à la messe du souvenir que fit donner en mars 1759 la dame Thérèse de Montcalm-Gozonpour le décès de son premier petit-fils Louis Jean Jacques ni, en mars 1760 et en mai 1761, aux deux grandes messes pour rendre grâce de la venue au monde à Paris de ses deux nouveaux petits-enfants, Antoine Pierre et Antoine Louis François, espérant que la paternité donnât à Louis Viel de Lunas plus de mesure à son caractère et de sérénité à ses actions. Vœux pieux car les vieux démons tourmenteraient à nouveau le seigneur dans un proche avenir… Pierre ne put donc voir celui qui s’imaginait toujours être son parrain, car ce dernier n’oubliait jamais de s’enquérir auprès de Guilhaume des progrès scolaires du collégien lors de ses visites factuelles au Pouget. Un jour d’été 1762, le seigneur s’arrêta devant l’atelier de Guilhaume, sauta de son cheval, décrocha le sac de la selle et entra dans le local consacré au labeur. Là, il trouva Élisabet, le nez dans les livres de comptes et auprès d’elle, sagement installé, absorbé par la lecture d’un livre d’étude, Pierre.
« Ah, mon filleul, te voila… et à la bonne œuvre… c’est parfait ».
Élisabet et Pierre levèrent leur tête, puis dans un bel ensemble, furent sur pieds et esquissèrent une révérence.
– Mais j’ignorais que mon filleul avait une si jolie sœur… et si savante.
Élisabet, intimidée, rougit, ce qui la rendait émouvante à voir. Le seigneur s’approcha de la table et vida le contenu du sac. Il s’agissait d’un rouleau qu’il déploya, le maintint ouvert en posant de chaque côté des outils et des objets lourds qu’il avait saisis sur l’établi voisin.
« Regardez !... C’est un cadeau que je te fais, mon filleul. Cette carte te sera très utile pour tes études, elle a été tracée par César Cassini et son fils Jean-Dominique, célèbres cartographes attitrés du roy. Approchez-vous et considérez les infimes détails ».
Ce fut pour le frère et la sœur une révélation : le pays où ils vivaient s’étalait là, sous leurs yeux, avec son relief, ses fleuves, ses cités. Longtemps après le départ du seigneur, Élisabet et Pierre restèrent à leur éblouissement.
C’est cet été-là, le vingt-cinq juillet, que le père de Marguerite, Guilhaume Fourestier, trépassa après une longue agonie. Louis se chargea des formalités habituelles en pareil cas. Il éprouvait des sensations contradictoires ; certes, ce décès lui ouvrait la porte d’une nouvelle étape dans sa vie, cependant il n’oubliait pas le visage déconfit de sa promise et son chagrin si grand. Oui, maintenant ils allaient se marier, le temps de régler les affaires de famille. La succession de Guilhaume Fourestier ne posait pas de problèmes insurmontables : il ne détenait ni fortune ni biens, car son activité de brassier – mot définissant celui qui ne possède que ses bras pour vivre – ne lui avait permis aucune aisance. Son foyer avait vu l’apparition et la survie d’une nombreuse progéniture, puis cette maladie qu’il endura des années et l’enlevait à ses soixante ans à peine. Toutefois, il fut admis en réunion familiale – élargie aux latéraux comprenant les Imbert, les Boyer, les Hues, les Rouïre, les Fabre, les Fournier, les Bosc, les Counougut et sous peu les Gribal – que les proches du défunt ne prendraient que le demi-deuil. Ainsi assimilaient-ils la longue maladie à une période endeuillée, comprise dans l’affliction officielle respectueuse de la coutume et personne n’y trouva à redire. D’une durée de six mois, le deuil se lèverait en toute solennité par le mariage de Marguerite avec Louis.
Le onze janvier 1763, les promis s’unissaient. La mariée voulut un mariage aussi grand que son attente avait été longue et, malgré le soutien dû à son père, Marguerite avait mis à profit ses longues fiançailles pour se composer un beau trousseau, joliment brodé d’un M accolé à un L : bien qu’elle ne sache ni lire ni écrire, ces deux lettres figuraient sur tout son linge de maison. Si un paramètre doit être considéré, c’est bien le pragmatisme des hommes et des femmes de la campagne, proches de la nature où la mort côtoie en permanence la vie, et qui estiment que celle-ci doit vaincre absolument celle-là dans l’affrontement quotidien ; l’explication d’agissements surprenants s’insère dans ce combat. Depuis des mois, les proches connaissaient l’issue fatale réservée à Guilhaume Fourestier, son devenir était écrit, l’année 1762 serait celle de son départ. Même si, par discrétion et par respect, ils se refusaient toute joie, ils n’ignoraient pas qu’après sa mort la vie perdurerait et des évènements heureux adviendraient. Marguerite avait réalisé qu’il ne tenait qu’à elle de faire de sa noce son jour de gloire ; aussi avait-elle doublé la capacité de ses élevages de poulets, de pintades, de lapins et engraissé un cochon supplémentaire. Elle voulait que pendant les deux ou trois jours que dureraient les festivités, les invités y trouvassent leur contentement. La question des légumes et du vin ne se posa pas car dans les campagnes, les potagers et les petites vignes rendent plus que nécessaire. Même le régent, Jean Vincent Jausiol la Feuïllade, requis comme témoin par le marié, dont la présence avec sa famille était essentielle pour ses anciens élèves Louis et Pierre, se fit un devoir de cultiver dans son petit jardinet autant de légumes qu’il put à la place des fleurs qui illustraient ses leçons. Le dimanche précédant le mariage était l’Épiphanie : cette fête servit en quelque sorte de répétition générale. La semaine fut destinée à la préparation culinaire et commença par l’hécatombe des animaux : la volaille à plumer, à vider, à farcir, à cuire, les lapins à déshabiller de leur peau sans l’abîmer pour la vendre avec profit. Le sort du cochon se régla comme d’habitude avec difficulté, car immoler un animal engraissé pendant une année n’est pas chose aisée. Toute la famille avait suivi avec amour et presque la larme à l’œil la prise de poids, chaque livre supplémentaire devenant un sujet inépuisable de discussion, palper le cochon était une occupation journalière indispensable. Ainsi, après des mois d’intimité, sacrifier ce compagnon demandait une forte motivation et quand sa fin programmée arrivait, plus personne ne lui parlait et ne parlait de lui. On lui jetait sa nourriture sans le regarder, on le poussait du pied pour nettoyer la porcherie et enfin, au comble de la mauvaise conscience, on l’insultait, lui reprochant de se gaver à leur frais, on concluait avec mauvaise foi que de le saigner, c’était bien mérité.
Face à la grande famille de Marguerite, celle de Louis semblait bien réduite. Guilhaume, son père, avait quitté son Quercy natal voilà quarante ans ; que restait-il là-bas de sa famille ? Depuis longtemps il n’existait plus aucun contact et Marie Portal, sa mère, n’était en relation très épisodique qu’avec de lointains cousins, lorsqu’il advenait des décès. Depuis leur installation au Pouget, c’était bien la première fois que sa famille s’alliait avec des autochtones si bien enracinés dans leur terre. Néanmoins, chose rare, Louis voulut près de lui comme deuxième et troisième témoins son frère Pierre et sa sœur Élisabet. Cette dernière, en apposant sa signature sur le registre, interloqua une grande partie des présents qui s’accommodaient de l’illettrisme ambiant, s’interrogeant sur l’utilité d’une telle aptitude pour une femme. D’ailleurs, dans tous les milieux, en aucun cas il n’était demandée à la femme d’avoir des compétences intellectuelles très élevées ; et pour celles qui, malgré les habitudes séculaires, se risquaient dans des domaines où l’esprit prévalait, où le cerveau fonctionnait à plein rendement, il leur en coûtait, la méchanceté se déversait sur leur tête à flot continu, même de la part de personnes dont la bonté aurait dû être la qualité éminente : les ecclésiastiques. Il est vrai que dans leurs prêches, quand ils abordaient les péchés capitaux, ils n’avaient qu’à lever la tête et regarder la vie scandaleuse de leur souverain.
Abandonnant par bribes son pouvoir, le roi, sur une durée de vingt ans, remarqua une roturière aussi belle qu’intelligente, Jeanne-Antoinette Poisson, l’éleva au rang de marquise de Pompadour, écouta et entendit ses conseils, plaça en divers postes essentiels les protégés de son amie. Celle-ci, pour avoir totalement les coudées franches, poussa son royal amant dans la lubricité la plus débridée ; enfin, au comble de sa perpétuelle langueur, il abandonna à sa préférée tous les leviers de commande car, disait-il, après lui, il pouvait bien y avoir le déluge. Ainsi tenait-on la marquise, redoutablement intelligente, pour responsable de tous les maux du royaume. D’abord de cette guerre, longue de sept ans, qui se concluait par un traité désastreux signé en février de cette année 1763, dans lequel la France perdait un territoire immense au nord de l’Amérique. Bien quelle ne gouvernât pas directement, il n’échappait à aucun des sujets que la Pompadour manœuvrait les ministres. Ou plus exactement, ses adversaires donnaient à penser que cette politique si désastreuse était son œuvre à elle, comme si les ministres en place, voyant leur nom lié à l’échec, s’interdisaient de n’être autre chose que des marionnettes. En réalité, nul n’admettait qu’une femme, par des moyens qui impliquaient en premier lieu sa clairvoyance, puisse s’élever aussi haut dans un état où aucune place n’était envisagée pour elle. Régulièrement, d’ailleurs, Élisabet et Pierre s’affrontaient à son propos. Tandis qu’Élisabet prenait la défense de la marquise en faisant parler son cœur de femme en pleine solidarité avec cette si grande dame, Pierre donnait libre cour à un raisonnement intransigeant. Les frères de la compagnie de Jésus pouvaient être fiers de leur élève, qui jonglait avec les idées en virtuose de la rhétorique ; et justement la controverse avec sa sœur portait sur le degré d’implication de la marquise dans la responsabilité de l’expulsion des jésuites du royaume de France, qui priverait le jeune homme de maîtres compétents dans sa quête du savoir, pour l’heure sa principale aspiration. Néanmoins, il aimait faire partager ses acquis. Maîtrisant l’art de la parole, il simplifiait les sujets les plus complexes et même pour les événements ordinaires ses proches ou ses voisins aimaient qu’il s’exprime. Ce fut le cas le quatre avril 1763, lorsque son frère Louis devint le parrain de son neveu par alliance Louis Fourestier ; la marraine était sa grand-mère maternelle Élisabeth Coustol, accompagnée de son neveu Jean Antoine, fils de sa sœur Marguerite, mariée à un Counougut. Ce jour-là, Pierre mit en valeur les liens sacrés de la famille, surtout si l’appartenance à celle-ci se réalisait par le cœur. Le décès prématuré de la marquise, le quinze avril 1764, mit un terme à la querelle d’Élisabet et de Pierre. Le splendide château de Versailles, aux pièces démesurées bâties sur des terres insalubres, avait eu raison de la santé de la belle favorite. Le château de la Belle au bois dormant l’avait plongée dans un sommeil définitif, dont le baiser du prince charmant ne put la tirer.
Cependant, un autre sujet de controverse, à partir du second semestre de 1764, anima pour plusieurs années les conversations de tous les habitants du pays. La peur ancestrale du loup prit dans le petit pays du Gévaudan des allures de terreurs paniques qui se répandirent dans toutes les provinces de la royauté et des royautés voisines. Les gens, depuis toujours, redoutaient les attaques des loups, le danger qu’ils représentaient leur était coutumier. Ils savaient se prémunir des assauts de ces hordes de canidés que la faim poussait près des habitations. Les agressions fréquentes dans les mois d’hiver ne provoquaient pas systématiquement la mort des victimes et dans le cas du Gévaudan, les agressés tirés sains et saufs de ce mauvais pas ne parlaient pas d’un groupe de loups mais d’une bête dont les agissements criminels différaient de ceux du loup. C’est alors que joua l’attrait que possède l’homme pour le merveilleux, le surnaturel, le démoniaque. Si une telle chose existait, pour la vaincre les moyens ordinaires ne convenaient pas, le secours divin s’imposait. Ainsi, l’évêque-comte de Mende lança un appel à la prière et à la pénitence. Toutes les paroisses des États du Languedoc, et celles de l’Auvergne, répondirent à cet appel impérieux. Au Pouget comme ailleurs, même les plus érudits dans le domaine zoologique, à l’image de Pierre, ne manquèrent aucun des nombreux offices pour contrarier les actions funestes de la bête. Toutefois, l’intendant des États du Languedoc, pragmatique, offrit une forte récompense à qui résoudrait l’épouvantable problème.
À la même époque, une rumeur tenace se diffusait au Pouget : Louis Viel de Lunas menait des pourparlers sérieux au sujet de la vente de la baronnie, avec un seigneur issu d’une noble famille des Cévennes aux aïeux de laquelle le roy avait reconnu leurs titres d’ancienne noblesse, en accordant pour les confirmer le nouveau titre de vicomte. Jean Daudé d’Alzon présentait les garanties que l’on peut exiger d’un acquéreur sérieux. Au début de l’année 1765, lors d’une de ses promenades habituelles au Pouget, Louis Viel de Lunas fit une halte devant l’atelier de Guilhaume où il s’annonça de la façon convenue.
« Holà, Guilhaume, es-tu-là ? »
Guilhaume s’activait à son établi, où il ébarbait à lime douce quelques pièces métalliques.
« Holà, Guilhaume es-tu-là ?... Es-tu donc sourd ? »
En employant ce mot, le seigneur pensa, à l’instant même où il sortait de sa bouche, que Guilhaume, à son âge, avait peut-être finalement des problèmes d’audition. Il sauta de son cheval et vit en entrant cet homme qui, de toujours, appartenait à son environnement.
« Alors, Guilhaume, tu ne réponds plus quand je te somme !
– Oh ! Monseigneur, veillez accepter mon excuse ».
Guilhaume, dorénavant, présentait par ses gestes et sa physionomie tout ce que les nombreux jours passés peuvent obtenir comme résultat désolant. La vieillesse de Guilhaume n’était pourtant pas un triste spectacle : bien au contraire, la communauté s’attendrissait en le voyant effectuer sans relâche, depuis plusieurs générations d’hommes, sa tâche habituelle.
« Toujours au labeur, mon bon bougre ! »
Les deux hommes se sourirent, car c’est en l’interpellant ainsi que le seigneur rencontra la première fois Guilhaume. Aujourd’hui, il employait les mêmes mots, car il pressentait qu’ils se voyaient maintenant pour la dernière fois.
« Guilhaume, tu le sais sans doute, la baronnie va sortir de la famille, j’ai un grand projet qui requiert des moyens financiers importants. Vois-tu, Guilhaume, dans ma position, il ne sert à rien de végéter si loin du centre… Mon avenir, l’avenir des miens, de mes fils, c’est Versailles ! Là se réalise toutes les entreprises ! Là, grâce à des appuis bien en cour, toutes les tentatives sont vouées au succès ! »
Guilhaume regardait ce noble seigneur s’enflammer plus que de raison, qui discourait à n’en plus finir sur tous les avantages qu’il tirerait de son installation à Versailles. Hélas pour Louis Viel de Lunas, son épouse et ses fils, la réalité fut bien différente : de la fameuse transaction il perçut en retour les capitaux tout juste suffisants pour acquérir le château et les domaines d’Écluzelles, près de Dreux. Sollicitée, son épouse, Marie-Reine de Boullème de Saint-Rémy, refusa de le soutenir dans ses idées fantasques et à son décès, en 1771, sa famille réussit à bloquer toutes ses disponibilités et tous ses biens, les réservant à ses fils lorsqu’ils atteindraient leur majorité. Louis Viel de Lunas, perdant ainsi toute responsabilité, abandonna ses fils aux soins des domestiques du château, si bien que pour parachever sa faillite, sa belle-mère, Claude de Girard d’Espeuilles, obtint du roy une lettre de cachet lui retirant l’autorité paternelle. Après avoir longtemps parlé du chemin qui s’ouvrait devant lui et qu’il imaginait pour l’heure couvert de pétales de roses, le seigneur s’intéressa à la famille de Guilhaume.
« Sais-tu, Guilhaume, que j’ai beaucoup pensé à mon filleul ? Alors, voici une bourse pour lui mettre le pied à l’étrier, ainsi qu’une lettre de recommandation avec une liste de quelques familles qui sont mes obligées, il pourra les solliciter de ma part… Avant de te quitter, dis-moi, Guilhaume, ta famille s’est-elle agrandie ou déplores-tu quelques malheurs ?
– Monseigneur, un grand bonheur va enfin m’être donné ! Au printemps prochain, je serais grand-père ! Il était temps que cela soit, et pour mon plaisir il portera mon prénom ».
Ils se séparèrent après avoir abordé le sujet inévitable de la bête du Gévaudan. Guilhaume apprit au cours de la discussion que le roy, désireux d’en finir avec cette menace permanente causant le trouble de ses sujets, chargerait prochainement ses meilleurs louvetiers de résoudre le problème.
Le petit Guilhaume fut porté le vingt-cinq avril sur les fonds baptismaux, par son grand-père et sa tante Élisabeth Fourestier. L’été qui suivit amena, par sa violente canicule, le plus grand péril pour les êtres les plus faibles ; déjà, l’année précédente, la saison avait été étouffante, avec certains jours de chaleurs excessives, mais en 1765 les mois chauds déclenchèrent un climat insupportable : le feu tombait du ciel et la braise, au sol, remplaçait la terre, la fournaise généralisée brûlait toute vie qui n’avait pas d’attaches efficaces, ou ne parvenait pas à s’ancrer solidement.
Guilhaume, depuis le passage du seigneur, s’était usé en profondes réflexions sur le devenir de sa famille. Son âge n’avait pas brouillé sa faculté d’analyser sa situation actuelle, de poser le bilan du chemin parcouru, de tracer les perspectives d’avenir. Il continuerait à soutenir Louis par son travail, tant qu’il lui resterait quelques forces, si possible jusqu’à sa fin. Il se remémorait ce passé, assez proche, où Jean-Baptiste Gradé, à ses côtés, le secondait jusqu’à ce que Louis pût assurer de la belle œuvre, Louis qui, à présent, menait fort bien l’affaire familiale. Il s’était installé pas très loin de l’atelier, dans un petit logement. Supposant que d’autres enfants agrandiraient son foyer, la bonne idée de Guilhaume était de lui céder l’appartement au-dessus de l’atelier et de s’installer avec Marie dans une maison plus petite et de plain-pied, d’autant qu’Élisabet et Pierre envisageaient de s’établir à Montpellier, dans l’immédiat en ouvrant une échoppe, puis en reprenant une boutique. Pierre, passé maître dans l’art oratoire, sut sans difficultés, du haut de ses audacieux dix-huit ans, convaincre son père, rassurer sa mère, impliquer sa sœur, aplanir les difficultés, rejeter les objections. Avec les atouts en sa possession : la bourse et la recommandation de son parrain putatif, l’appui de ses parents, le soutien d’Élisabet et son intelligence, l’entreprise envisagée assurément réussirait. En revanche, Pierre restait énigmatique au sujet des produits qu’il commercialiserait. Mystérieux, il disait : « il faut savoir où l’on marche ». Sa sœur affichait un sourire complice. Le vingt-deux septembre 1765, alors que Pierre, selon son habitude, témoignait par sa présence amicale de sa sympathie à Barthelemy Valette pour le baptême de son fils André, une grande animation perturba la cérémonie. Sur le parvis de l’église, un groupe d’hommes discutait, riait, s’apostrophait, sans discrétion, à la cantonade.
« Ça y est ! Ce coup-ci, ils l’ont eu, parbleu !
– Qui ?... Quoi ?... Morbleu !
– La bête !... La bête !... Sacrebleu !
– C’est-y vrai de vrai ?… Crénom de nom de D...! »
Élevant sa voix depuis l’intérieur de l’église, le prêtre et vicaire Belmond s’écria :
« Au prochain juron, au prochain blasphème, ils vont apprendre que le Seigneur m’a pourvu de mains pour bénir et de pieds pour sévir. Va leur dire cela, Pierre, ils se calmeront, et tâche de savoir l’objet de ces criailleries ».
La nouvelle se résumait en une phrase : la bête du Gévaudan a été tuée par le principal louvetier du roy. Les plus avertis donnèrent à l’information tous les détails qu’ils savaient d’une source approximativement sûre. La bête n’était en définitive qu’un loup, plus grand et plus fort que ses congénères. Cette affaire ne recelait donc rien de diabolique ; elle consistait simplement à charger des hommes compétents de résoudre un problème habituel pour eux et, fort heureusement, le roy avait à son service des gens experts pour anéantir la méchanceté de telles bêtes. Par grandeur d’âme, il les avait mis à la disposition de la province, où les victimes mortellement atteintes se comptaient en grand nombre. Bien sûr, par la suite, le Gévaudan serait touché par de nouvelles attaques ; certes, les enfants et les femmes continueraient à être ses proies, mais la bête furieuse, par la volonté du roy, avait été éliminée. Il s’avérait donc inutile de gloser sur un sujet qui, à présent, était considéré comme réglé. Toute personne détenant une parcelle de pouvoir se rangea derrière cette sentence, du sommet de l’échelle au premier barreau, en l’occurrence le vicomte Jean Daudé d’Alzon, désormais détenteur de l’autorité seigneuriale au Pouget.
Le vicomte appartenait à une longue lignée de chefs militaires tous dévoués sans jamais faillir au roy de France et à la religion de la Fille aînée de l’Église. Par le passé, ils avaient eu à souffrir de leur attachement à défendre ce qu’ils considéraient comme la vrai foi, dans ce pays cévenol autour du Vigan gangréné par la prétendue Réforme depuis l’apparition des protestataires, à l’époque du roy chevalier François 1er. Le sabre ayant remplacé très vite le goupillon et les prêches, les échauffourées, les tueries, devinrent le cadre quasi quotidien des habitants du royaume. Dans ce contexte de violences réciproques, les membres de la famille Daudé, au fil des générations, tenteraient, en tant que subdélégués de l’intendant du Languedoc, de ramener les huguenots dans la religion catholique, y compris par la force des armes. Cette violence se retourna contre eux. Les huguenots, autour des années 1620, les chassèrent de leur château et brûlèrent leur demeure. Lors de la révolte des camisards, en 1704, ces mêmes huguenots attentèrent mortellement à la personne de Jaques Daudé de la Coste, arrière-grand-père du vicomte Jean Daudé d’Alzon, baron du Pouget. Quant à ce dernier, né au Vigan le premier mai 1739, époux d’Anne Marie l’Évesque de Cérisières, son installation au Pouget promettait, à sa personne et aux siens, une situation plus calme que ne le fut celle de ses aïeux.
Le grand chamboulement, pour Marie Portal et Guilhaume, se produisit au printemps 1766, lorsque se concrétisa le dessein de Pierre. Il fut entendu qu’Élisabet serait partie prenante de cette aventure à laquelle elle pensait depuis son enfance et que Louis l’aîné, en trentenaire expérimenté, les accompagnerait et resterait avec eux deux ou trois semaines pour s’assurer du bon démarrage du projet et de l’installation correcte d’Élisabet et de Pierre. Ce dernier avait mis à profit les mois passés pour prendre contact avec les familles signalées par Louis Viel de Lunas ; des lettres s’échangèrent, des relations s’établirent, des pistes s’ébauchèrent. Il fallait à présent s’assurer sur place des possibilités. Auparavant, Pierre devait expliquer en détail son objectif. Enfin le voile se levait. Le commerce qu’il allait entreprendre était d’une simplicité enfantine, ne nécessitait pas de gros investissements en matières premières ni en marchandises et possédait plus de chances d’aboutir dans la grande ville du Languedoc que partout ailleurs. Pierre voulait vendre aux citadins des herbes séchées et leur faire apprécier leurs qualités intrinsèques, en somme être droguiste. Devant les siens, il commença sa plaidoirie.
« Mes bons parents, les propriétés des plantes qui nous entourent nous sont connues de toute éternité et c’est grâce à ce savoir transmis entre les générations que nous excellons à nous maintenir en bonne santé. Il ne nous faut, à nous, gens des campagnes, le recours du médecin que par d’extraordinaires circonstances. Vous le savez bien, mes bons parents, qui avez malheureusement vu nombre de vos enfants emportés par des épidémies auxquelles rien ni personne ne trouvait remède… Ce que je veux apporter à cette population des villes, qui méconnait à présent les bienfaits des plantes, c’est la redécouverte des principes salutaires de nos herbes, afin de les aider à supporter leurs maux quotidiens pour lesquels il n’est pas utile de voir les médecins : le manque d’appétit, les rougeurs, les eczémas, la fatigue, l’énervement, l’asthme et, pardonnez moi, les coliques.
« Mais, me direz vous, il y a les apothicaires qui font de longs apprentissages de six, sept ans, qui ont été instruits sur les produits bénéfiques, qui sont aptes à exécuter les ordonnances les plus subtiles des médecins et qui sont, en principe, si nous considérons leurs capacités, théoriquement supérieurs aux droguistes et autres marchands de plantes et d’épices. Seulement, retenez ceci, mes chers parents : leurs qualités deviennent leurs défauts, ils sont hautement qualifiés pour soigner des malades, des malades venant d’être palpés et diagnostiqués par un médecin qui leur ordonne la prise de préparations élaborées par les apothicaires. C’est pour ces derniers une condamnation perpétuelle à n’avoir pour clientèle que des malades.
« Le but que je m’assigne est tout le contraire, je veux apprendre aux gens à se conserver en bonne santé, ne pas tomber malade et prendre soin d’eux-mêmes. Ces ambitions se réaliseront exclusivement dans des lieux coupés de la mère nature, c'est-à-dire la ville, de préférence la plus grande possible, car vous savez bien que nos voisins du village, des villages voisins, n’ont nul besoin d’être renseignés sur une matière qu’ils maîtrisent depuis leur jeune âge. Vous objecterez, chers parents, que dans les villes, certains récemment installés, issus des campagnes, n’ignorent pas l’efficacité des plantes ; mais le temps leur manque pour les cueillir là où elles poussent naturellement, en outre je compte bien que, ces personnes déjà éclairées du bénéfice qu’apportent les plantes, me fassent bonne réputation. De plus, je me suis fait établir par mes différents contacts demeurant dans la place, la liste des apothicaires et des parfumeurs établis à Montpellier, et je compte très vite les visiter pour m’assurer auprès d’eux des débouchés indispensables, en devenant leur fournisseur principal ; je compte être persuasif à leur endroit, c’est mon atout majeur. Vous le savez, il n’existe pas de corporation des droguistes, des épiciers, des cueilleurs de plein champ et de sous-bois, vous décernant le titre de maître : dans ce domaine, seule compte la satisfaction de l’acheteur et d’après les renseignements que je sais, dans la rue de l’Herberie à Montpellier, les boutiques sont tenues par des marchands qui ne jouissent pas de compétences approfondies dans la vaste spécialité de la botanique. Cette place, mes bons parents, je la revendique ».
Pierre arrêta là sa démonstration et Élisabet, enthousiaste, lança :
« Cette place t’est due ! »
Quelques jours après cette soirée, tôt le matin, aux premiers rayons du soleil, la fratrie fit le premier des nombreux pas en direction de Montpellier. Tous les quatre, car à aucun moment Louis n’envisagea de ne pas être accompagné de sa moitié, affichaient des sourires radieux, chacun pour des motifs particuliers. Pierre, d’abord, qui, avec assurance, estimait qu’il n’avait pas moins de chance de réussir que bien d’autres ; Élisabet, ensuite, qui se félicitait de sa patience passée et voyait s’entrouvrir les portes sur un horizon enfin différent ; Marguerite et Louis, enfin, qui s’offraient une parenthèse par un voyage au parfum d’aventure. En marchant sans forcer l’allure, en s’arrêtant régulièrement pour se restaurer et se reposer, ils aborderaient bien avant la tombée de la nuit les portes de la grande cité. Ils progressaient d’un pas allègre, chantant ou discutant, songeant ou riant pour des riens, les deux hommes portaient l’un le ravitaillement, l’autre le sac rempli de toutes choses utiles et même futiles. Ils ressemblaient à cette jeunesse qui, Pâques venues, décide de déjeuner sur l’herbe d’une omelette flambée à l’eau-de-vie et de s’enivrer du soleil, du bon air, d’un petit vin taquin et, n’en déplaise aux pisse-vinaigre, de câlins à l’abri de bosquets complices. Chemin faisant, ils croisèrent des travailleurs de la terre, des gardiens d’animaux, des marchands colportant (et effectivement portant sur le col leur gagne-vie), des cavaliers missionnés au transport de missives, puis, se rapprochant de la cité espérée, ils durent souvent se ranger pour laisser passer des carrosses, que des cochers manœuvraient avec douceur et qui ramenaient dans leurs magnifiques résidences ceintes de splendides jardins les personnages importants, indispensables à la direction des activités de la capitale. Ils arrivèrent, comme Guilhaume et ses deux compagnons à leur époque, par le faubourg Saint-Jaume. Portant les yeux au-delà des fossés, par-dessus les murs de la ville, ils virent les tours de la cathédrale Saint-Pierre, se promirent de s’y recueillir car ils ne pouvaient négliger l’apport d’un soutien céleste espéré, puis ils bifurquèrent à main droite pour déboucher sur la terrasse du Peyrou où le grand roy, statufié peu après sa mort, sur son destrier, semblait prendre pour toujours sous sa bonne garde sa bonne ville de Montpellier rassemblée à ses pieds. Les contacts noués par Pierre lui indiquèrent une auberge de bonne tenue pour les accueillir, située derrière le palais, dans un quartier calme, loin du tumulte, accessible par la rue de la Coquille.
Le lendemain, ils se rendirent sur place, rue de l’Herberie, pour évaluer la fréquentation des boutiques par le public et apprécier le volume des ventes opérées. La boutique libre de tout engagement signalée par les correspondants de Pierre présentait une devanture acceptable ; dès lors, le jeune homme fit preuve d’une détermination inébranlable et franchit sans difficulté les derniers obstacles, notamment ceux, les plus ardus, concernant l’administratif. À ce moment crucial, Louis le maître serrurier l’épaula avec efficacité. Après une semaine d’activité intense, de leurs huit mains, la boutique et l’arrière-boutique étaient aménagées, l’appartement dont ils disposaient au-dessus leur permettait de vivre, pour l’heure, dans un confort rudimentaire. Ils ne purent pas même prendre un répit mérité, car le premier ramasseur de plantes, dont Pierre s’était assuré du produit de la récolte, le demandait pour vérifier la qualité de sa livraison. En effet, Pierre avait anticipé la concrétisation de l’affaire et chargé quelques spécialistes rustiques de bonnes herbes de sa connaissance de lui remettre en temps voulu le fruit de leur cueillette.
Malgré leur occupation si prenante, toute affaire cessante, les jeunes gens demandèrent une audience à l’autorité morale du lieu, représentée par le curé Castan de la paroisse de Notre-Dame-des-Tables, dont l’église s’élevait à cinquante pas de la boutique. Le curé Castan étant gourmand de tisanes et autres décoctions, leurs rapports en furent facilités au point que, dans un prêche bien senti sur les magnificences du Seigneur, créateur de toutes choses sur Terre, il félicita les capacités de celui qui, comme Pierre, favorise la diffusion des bontés célestes contenues dans la plus petite brindille. Un tel encouragement facilita le démarrage du commerce et lorsque, quinze jours après leur arrivée, la boutique reçut ses premiers acheteurs, Louis comprit que sa sœur et son frère avaient trouvé leur voie. La rapidité avec laquelle ces deux-là étaient devenus marchands droguistes ne laissait place à aucune incertitude sur leur avenir. Dorénavant, la fratrie allait se scinder, il retournerait au Pouget, empoignerait les outils que son père lui avait transmis avec l’art de les manipuler, eux vivraient à Montpellier une existence n’ayant aucun point commun avec la sienne. Leur relation n’aurait plus cette complicité habituelle, les sujets de leurs conversations futures n’aborderaient, le plus souvent, que des histoires de leur passé commun car, ne partageant plus leur présent, le récit des expériences de chacun se résumerait à de courtes anecdotes, encore réduites aux plus spectaculaires, lorsqu’à l’avenir ils se réuniraient. La fissure, à peine visible, irait s’agrandissant, les replâtrages ne feraient que retarder la belle lézarde qui, en deux ou trois générations d’hommes, se transformerait en une profonde crevasse qu’il serait quasiment impossible de boucher. Louis méditait. C’est ainsi que les hommes vivent : construire, réparer, tant qu’on peut, puis rebâtir, encore et encore. Marguerite connaissait trop bien son homme, à présent, pour savoir, au ton de sa voix, à la tristesse de son regard, le fond de sa pensée. Elle voulut, à l’heure de la séparation, prendre date pour les retrouvailles. Le jour du départ, elle dit à Pierre :
« Avant de partir, je voulais te dire que mon frère François serait fier que tu acceptes d’être le parrain de son prochain enfant.
– Tiens donc, Gabrielle est enceinte !... Et c’est prévu à quelle date ?
– Si elle a bien compté, l’enfant arrivera début juin, je te le ferai dire par tes ramasseurs d’herbes ».
Marguerite avait pris la responsabilité de cette demande de parrainage. Les intéressés, François Fourestier et son épouse Gabrielle Bosc, apprendraient son initiative improvisée à son retour ; ils ne lui en tiendraient pas rigueur puisqu’elle présenterait, avec Pierre, François le nouveau-né au prêtre Belmond.
Quelques jours avant le baptême de François, un certain événement provoqua un émoi considérable dans la communauté du Pouget. Le trois mai 1766, Jean Sauvage et Barthélémi Fourestier, l’un des frères de Marguerite, se dirigeaient là où le labeur les attendait, quand un cri strident attira leur attention. C’était très tôt le matin, le soleil montait en température, il allait faire très chaud. Ils marchaient en longeant le mur du jardin du château, lorsque des petits sanglots les alarmèrent. Quel drame annonçait ces gémissements ? À l’oreille, ils se dirigèrent vers l’origine des pleurs. Des cinq sens, Barthélémi ne pouvait guère compter sur son ouïe déficiente ; en revanche Jean Sauvage marcha droit sur la porte du jardin. Là, dans un panier, à côté de la porte, gesticulait et à présent braillait à pleins poumons un nouveau-né qui, tout juste arrivé dans ce monde, devait résoudre son problème vital de survie. Jean Sauvage s’agenouilla, Barthélémi pareillement. Ne pouvant supposer un abandon, les deux travailleurs appelèrent, à la ronde, la présence du responsable de l’enfant, mais en vain ; pourtant, leurs appels ne manquaient pas d'ampleur tonitruante. Ils obtinrent pour seul résultat que le nouveau-né beugla à s'en déchirer les poumons.
« Eh bien, Barthélémi, nous sommes propres, avec cette récolte… Que faisons-nous ?
– Le curé… il faut trouver le curé ! Au moins qu’il soit baptisé, après on avisera, va, prends-le… en passant on s’arrêtera à la maison, ma femme lui donnera un peu de son lait, elle en a les gorges pleines.
– Dis, Barthélémi, je crois que les gens vont cancaner.
– Pourquoi ?
– Nous partons à deux, nous revenons à trois.
– Faut-il que tu sois couillon, mon pauvre Jean ! »
Dans une grande gaîté, ils revinrent sur leur pas. Le nouveau-né, rassuré par les voix réconfortantes des deux hommes, se mit à gazouiller, tout en tentant de mordiller sa main. Il était temps de le nourrir. Lorsque le curé Belmond arriva, avec Jean Sauvage et Barthélémi, l’épouse de celui-ci, Anne Hues, attendait devant les fonds baptismaux. Elle portait l’enfant qui, goulûment, tétait son sein à n’en plus pouvoir. Le visage de l’ecclésiastique s’empourpra de colère.
« Tu n’as pas honte, pauvre pécheresse, dans la maison de Dieu, exhiber tes mamelles ? Cache cela de suite ! »
Si le curé avait levé les yeux, il aurait été stupéfait de retrouver dans la même attitude la statue représentant la vierge Marie, tenant contre son sein son fils Jésus ; mais à trop chasser le péché, son esprit s’était déformé et les gestes naturels devenaient suspects à ses yeux, il envisageait même le sacrilège par ce sein dénudé et pourtant généreux. Le curé décida de baptiser l’enfant Joseph puisque, à bien considérer, le père adoptif de Jésus pouvait bien devenir le père de tous ceux qui n’en ont pas. La cérémonie fut brève car l’enfant, privé de lait, se remit à derechef à pleurer. Jean Sauvage, parce qu’il l’avait trouvé, devint parrain et Anne Hues, marraine pour l’avoir nourri ; d’ailleurs, le curé décréta que l’enfant continuerait de profiter de cette si bonne source nourricière et, par la suite, il le confierait à quelque congrégation religieuse.
Cette affaire d’abandon provoqua la réprobation unanime de toute la population. Une telle ignominie se ressentait comme un geste inqualifiable, la communauté n’imaginait pas qu’une femme de la paroisse pût commettre un tel crime. On n’admettait pas qu’une mère laissât son enfant seul, exposé aux pires dangers. Aussi, Jean Sauvage et Bartélémi devaient supporter les péroraisons de tous, qui immanquablement leur dictaient la conduite qu’ils auraient dû avoir, par exemple relever les traces, fouiller les alentours, menacer la vie de l’enfant pour que l’instinct maternel émerge, car la mère, ils s’en convainquaient, se cachait, prête à intervenir pour parer au pire. De mémoire de paroissien, jamais dans la commune un tel fait ne s’était commis. Il était pourtant le premier signe probant d’un changement dans les temps à venir, l’époque basculait dans plus de rugosité pour les plus humbles, qui subiraient régulièrement des périodes de graves disettes et les plus infortunés n’hésiteraient pas, dans ces noires années, un peu partout dans le royaume, à délaisser leur progéniture au hasard des portes d’églises, de couvents ou de châteaux, un acte misérable pour un destin moins désespéré. Dans le cas présent, les deux bons hommes qui sauvèrent l’abandonné n’eurent pas l’idée de pousser le porte du jardin et de prier le maître des lieux de leur accorder une audience pour lui demander ce qu’il convenait de faire. De même, parmi ceux de la communauté qui les conseillèrent de leurs judicieux avis, pas un seul ne nomma le vicomte Daudé d’Alzon.
Il faut dire que la situation entre le seigneur et les habitants était très tendue, depuis qu’un édit royal promulgué peu d’années auparavant avait changé le mode de désignation du maire et premier consul, des consuls et du conseil politique. Pour le vicomte, la signification de l’édit se résumait à ce qu’il soit à présent et pour toujours le maire du village, dont il assumait le pouvoir seigneurial. D’ailleurs, pour appuyer son raisonnement, il citait en exemple son père François Xavier Daudé d’Alzon, maire perpétuel du Vigan et avant lui son grand-père Jean Daudé d’Alzon. À l’évidence, il lui était insupportable qu’au Pouget, la même charge ne lui incombe pas en bonne logique. Côté communauté, deux tendances se dégageaient. Les uns, les plus nombreux, considéraient qu’en aucun cas ils ne devaient se dessaisir de la plus petite part de ce pouvoir communal : ils le détenaient depuis les temps ancestraux des plus anciens des rois qui en avaient confirmé, au fil des siècles passés, leur accréditation. Déterminés, ils considéraient que, s’appuyant sur la volonté royale, ils disposaient de solides arguments. Les autres analysaient le conflit à un autre niveau ; ils voyaient face à eux des puissants et des nobles qui, depuis des temps immémoriaux, monopolisaient la quasi-totalité des pouvoirs essentiels, cédant au bas peuple ceux qu’ils auraient pu assumer s’ils n’avaient pas eu le fort sentiment de déchoir. Or, il s’en trouvait certains, parmi ces nobles et puissants aux idées féodales bien ancrées, à l’instar du vicomte, qui estimaient qu’à chacune des strates le pouvoir ne se partage pas, il doit être absolu et dévolu à ceux désignés par leur haute naissance. Mais dans les communautés aussi se distinguaient de fortes individualités, formant l’opinion, ouvertes aux idées nouvelles qui circulaient et parvenaient avec force dans les plus petites bourgades du royaume. Ces édiles ayant obtenu une parcelle d’un pouvoir local songeaient, en s’adossant sur celui-ci, à en arracher de plus importants encore, jusqu’au plus grand. Ils disposaient pour se faire de moyens financiers et d’économies considérables, ne manquait alors que la création de réseaux efficaces pour l’action. La dégradation des rapports entre ces deux camps alla au fil du temps en s’aggravant, jusqu’à ce que des actions en justice fussent entreprises et empoisonnassent la vie des protagonistes au moins deux décennies, au rythme imposé par les différents niveaux judiciaires. Entre les deux, la multitude des gens qui, s’ils avaient seulement écouté leur cœur, auraient pu basculer dans l’un ou l’autre camp. Les débats les amenaient à des réflexions qui les rapprochaient à l’évidence des idées nouvelles que les plus éclairés diffusaient avec passion, mais la raison dans ce moment les bloquait et les ramenait à un idéal plus ordinaire, assurer la survie des leurs.
Guilhaume et Marie Portal, de toute leur vie, n’eurent d’autres ambitions que de bien élever leurs enfants. Pour cela, Guilhaume proposa son savoir-faire à tous les milieux composant la société, jamais il ne voulu courir le risque de se couper d’une partie de celle-ci. Louis et Marguerite Fourestier calquaient leur attitude sur cet exemple qui convenait à leur nature. Enfant, Marguerite n’avait pas fréquenté l’école, elle n’écrivait pas et déchiffrait à grande peine quelques lettres ou mots, elle était réticente aux pensées qui émanaient des livres. En bonne paysanne, elle accordait la primauté à la parole qui, une fois lancée, ne pouvait se renier, auquel cas c’était risquer le parjure et défaire pour plusieurs lustres sa réputation. Elle se méfiait absolument des écrits ; la raison essentielle tenait au fait que l’auteur lui était inconnu, ce qui l’autorisait à être soupçonneuse sur sa nature véritable : ne l’entraînerait-il pas dans la fausseté ? De surcroît, le contenu des livres lui paraissait inaccessible, même le Livre sacré dépassait son entendement. Comment, en tant que femme, ne pas s’interroger sur cette virginité conservée après enfantement ? Mais le Livre divin ne se discute pas sans blasphémer dangereusement. Louis, pour sa part, se contentait de sa condition. Ses aspirations n’allaient pas jusqu’à se mêler de la chose publique, il ne s’en occupait que lorsque le conseil politique se décidait pour des projets où il était à même de proposer ses avis ou son talent.
Cependant, tous les deux ne se dissimulaient pas que cet enfantement tant désiré causait du souci dans leur couple et, malgré leur vouloir, le ventre de Marguerite demeurait tel celui de parfaite jeune fille. Début mai 1767, Marie Portal fut choisie par le couple Jean Fabre et Marie Imbert pour être marraine de leur fille Marie. Le lien de parenté peu évident de Marie avec le couple passait par le jeu compliqué des alliances : d’abord son fils Louis, époux d’une Fourestier ; ces Fourestier, ensuite, dont un des leurs s’unit à une Imbert ; une fille de ces derniers, enfin, Marie Imbert, se maria avec Jean Fabre. Lors de la préparation du baptême, il parut évident que la gentille vieille dame qu’était devenue Marie Portal serait accompagnée du vieux grand-père de l’enfant, Dominique Fabre, parrain désigné. Marguerite et Louis, présents à ce baptême, essuyèrent plusieurs questions aussi naïves qu’indiscrètes. Il est vrai que l’un et l’autre avaient passé les trente ans et que leur descendance se remarquait par son effectif réduit.
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