Première époque

 

 

G

uilhaume cheminait depuis six jours. Il avait quitté son Gourdon-en-Quercy natal et se dirigeait vers la baronnie du Pouget, qu’il pensait atteindre dans la soirée. Les soixante-dix lieues entre les deux paroisses ne pouvaient le rebuter. Il allait bientôt avoir trente ans, un âge de la vie ou l’homme possède la plénitude de ses possibilités physiques. C’était le printemps, il faisait bon marcher, la nature éclatait de couleurs, et le royaume se donnait pleinement au jeune roy Louis le Quinzième, qui en cette année 1723 prendrait les rênes du royaume avant de s’entourer et d’abuser, dans quelques années, de reines peu officielles.

Guilhaume était un marcheur inépuisable. Dès l’âge de douze ans, son père Antoine, qui ne voulait pas gâcher les talents de ce fils si adroit de ses mains, s’était démené auprès du curé d’abord, puis des puissants seigneurs de Roquefeuil, pour qu’il ne fût pas « Jacques parmi les Jacques », selon son expression, car cultivateur, lui, il l’était contre son gré, par obéissance à feu son père, sans s’être rebellé malgré l’envie qu’il en avait. Ce fils, il voulait qu’il ait un vrai métier, d’autant qu’outre sa dextérité naturelle, il mémorisait avec facilité tout l’enseignement dispensé par le régent des écoles.

 

 

Guilhaume fut admis apprenti auprès de bons compagnons pour apprendre et approfondir un métier respectueux des règles édictées par les bâtisseurs de cathédrales. Il se détermina pour la serrurerie plus par amitié que par une irrévocable vocation. En effet, le compagnon qui devait lui montrer les bases le considéra et lui parla comme son semblable avec une attention bienveillante. Jean-Baptiste Gradé, tel était son nom, se prit d’affection pour ce nouvel arrivant car il se retrouvait, dans ce garçon, lui-même à son âge. Son but à présent serait de lui transmettre toutes les connaissances qu’il avait acquises du métier, sans restrictions bien sûr, mais également de le guider, lui communiquer son expérience, lui éviter les erreurs, les fautes, les pièges, l’épauler comme un père l’eût fait pour un fils que lui n’aurait jamais. De son coté, Guilhaume reconnut au premier contact, en Jean-Baptiste, l’ami véritable qu’on ne rencontre qu’une fois dans sa vie. Pourtant la différence d’âge était notable, Jean-Baptiste accumulait tant d’automnes sur ses épaules que cela lui permettait largement d’être le père possible de Guilhaume. Comme Antoine, Jean-Baptiste avait dû obéir et respecter le choix que son père lui réservait comme avenir : cultiver la terre. Puis ce père mourut et dès lors il réalisa ce que son goût lui commandait. Ainsi, tardivement, il suivit les chemins du compagnonnage, il toucha la pierre et la tailla, puis il se plut à raboter en utilisant la varlope, et enfin se passionna pour le mécanisme des serrures.

Cette équipe improbable n’allait pas se quitter de sitôt. Pendant près de quatre ans, d’églises en châteaux, de manoirs en monastères, il n’est aucune place, paroisse, cité d’importance des États du Languedoc qu’ils ne visitèrent. Leur art et leur talent étaient demandés, surtout par la puissante famille de Roquefeuil, par les consuls des cités, par les ecclésiastiques, parfois même par des bourgeois enrichis. Ils en avalèrent des lieues et des lieues, par tous les temps, sur tous les chemins de la province. Lorsqu’ils en avaient la possibilité, qu’ils étaient certains de ne pas être vu, ils se déchaussaient, allant comme des va-nu-pieds, économisant sûrement leurs chaussures aux semelles de bois cloutées au-dessous pour accrocher le sol et sur le dessus, pour le confort, du cuir sur le bois et du cuir épousant au mieux le pied, solidement fixé à la semelle. Par expérience, Jean-Baptiste savait à l’occasion réparer leurs souliers. Ils n’étaient pas pourvus comme ce chat de bottes miraculeuses avançant à chaque foulée de sept lieues. Ce conte, dont un compagnon leur fit la lecture un soir à Montpellier, cette grande ville du savoir que Guilhaume visitait pour la première fois et que tout étonnait, les faisait bien rire quand, en chemin, ils en parlaient, eux qui couvraient en moyenne dix lieues par jour, parfois douze dans les meilleures conditions avec leurs encombrants bagages et leurs précieux outils.

Aujourd’hui Guilhaume pensait à ce passé délicieux de l’apprentissage en se rapprochant de la baronnie où il allait enfin retrouver son cher Jean- Baptiste. Ah ! S’il avait possédé une paire de ces fameuses bottes, il aurait rendu visite à son ami plus fréquemment. Quatorze ans sans se voir en vrai, car lui et Jean-Baptiste gardaient précieusement la figure dessinée de l’autre faite par un compagnon menuisier, qui sculptait le bois par plaisir et croquait remarquablement de façon très ressemblante. Ils parvenaient à échanger de longues lettres par l’intermédiaire de compagnons, de pèlerins, de colporteurs qui leur donnaient aussi des détails sur la vie, la santé, la forme physique de l’autre, si bien qu’éloignés dans l’espace et dans le temps, ils se sentaient proches par la pensée et par l’affection. Guilhaume avait sur Jean-Baptiste des informations contradictoires suivant la personne qui lui apportait la lettre et à la lecture de celle-ci les dites informations se trouvaient parfois démenties. Alors que penser de cet ami, qu’il déclinait et qu’il n’assurait qu’avec difficulté la tâche demandée par le baron Antoine Viel de Lunas ? Cette hypothèse ne le convainquait pas tout à fait. Sa dernière lettre lui affirmait qu’il fallait qu’il vienne toutes affaires cessantes, la baronne Viel de Lunas, née Françoise de Roquefeuil s’impatientait. Il en saurait d’avantage dans quelques instants, juste le temps que s’ouvre la porte à laquelle il venait de frapper.

« Qu’est-ce que c’est ?

– Ce n’est qu’un compagnon qui veut passer sa nuit au chaud, après avoir partagé le pain ».

La porte fit une légère rotation. Un homme d’un âge avancé apparu, le dessus du crâne très dégarni, les cheveux très blancs et très longs qui en faisaient le tour étaient tirés en arrière et noués avec un court ruban bleu, d’un bleu qui se rapprochait le plus possible de la couleur de ses yeux, lesquels trouvaient utiles des bésicles. Guilhaume s’étonna surtout du visage tellement fripé de son ami qu’il en vint à calculer son âge : cinquante-cinq ans, il en paraissait soixante-dix ! Le temps est un mauvais plaisant et donne généreusement des désagréments. Jean-Baptiste ajusta ses lunettes.

« Guilhaume ! Guilhaume ! Tu es superbe ! Entre, que je te vois, là, près des chandelles. Pose tes affaires, assieds-toi… Non ! Reste debout que je regarde l’homme que tu es ».

Il le toucha, lui donna des tapes amicales, puis l’embrassa. Il eut, face au garçon qui se tenait devant lui, une montée d’émotion, de fierté, d’admiration, car ce Guilhaume grand, élancé, et talentueux, qui venait de présenter son chef-d’œuvre à ses pairs admiratifs et que ceux-ci reconnurent maître sans hésiter, il s’en sentait en partie responsable. Ce qui étonna le plus Jean-Baptiste fut de constater l’extrême jeunesse de son ami, son visage semblait à peine sorti de l’adolescence, alors qu’à présent c’était un homme mûr.

« L’as-tu amené avec toi ?

– Bien sûr, répondit Guilhaume, je ne m’en sépare jamais.

– Ils ont dû ouvrir grands les yeux, je suis sûr qu’ils étaient bouche bée, raconte moi la séance de présentation du chef-d’œuvre.

– D’abord c’est toi qui va me raconter, honneur aux anciens. Mais avant, je ne refuserais pas un verre de bon vin d’ici !

– C’est vrai, in vino veritas, disaient les Romains.

            – Alors, pourquoi fallait-il que je vienne … « presto » ?

– Voilà : il y a quatre ans de cela, en 1719, le seigneur Antoine Viel de Lunas épousait Françoise de Roquefeuil et la même année il était nommé conseiller à la chambre des comptes, aides et finances du Languedoc à Montpellier et, crois-moi, il ambitionne d’en être d’ici peu de temps le président. Alors, pour pouvoir être élu, il veut montrer sa puissance : actuellement il est en pourparler pour acquérir la baronnie du Pouget, et sa dame le soutient très activement en mettant beaucoup de sa grande fortune pour l’appuyer. Ils ont réquisitionné dans toutes les paroisses où ils possèdent seigneuries et domaines, à Vendémian, à Lunas, à Saint-Bauzille-de-la-Sylve, à Sourlan, ici même à l’Estang, et en d’autres lieux encore, tous les compagnons qu’ils fussent maçons, menuisiers, charpentiers et bien sûr serruriers, tous les métiers sont mobilisés pour remettre à neuf leurs résidences, sans rien compter, le plus rapidement possible, et dans les règles de l’art. Voila pourquoi la dame qui te connaît du temps qu’elle était demoiselle, sachant que je t’écrivais, a voulu que tu viennes me seconder, oh non, pardon, pour que tu prennes en charge et règles leur volonté, moi je te seconderai. Crois-moi j’avais hâte de te voir. Ils veulent tellement affermir leur position que si le dimanche n’était point le jour de notre Seigneur nous serions à la tâche aussi ce jour-là. Cela dit, cette tâche semble interminable, le labeur peut durer plusieurs années ; si comme je le crois tu as amélioré ton excellent savoir-faire, tu peux t’établir au Pouget, et amasser quelques belles pièces d’or.

– Comment est-il, ce seigneur ? dit Guilhaume après une pause.

– Comme un seigneur qui voudrait être le premier seigneur des États du Languedoc. Il faut que tu comprennes une chose importante, le jeune roy Louis règne certes, mais le vrai pouvoir dans la province est détenu par le président de la chambre des comptes. Dès qu’il est élu, il est pour ainsi dire à la fois le roy et le principal ministre d’une grande partie du royaume, à condition de ne pas faire ombrage au roy de France et à son gouvernement, de ne pas offusquer ses pairs de la noblesse, et de ne pas se conduire méchamment avec les gens de qualité, bourgeois, et paysans. C’est dire l’importance de l’affaire. Mais assez parlé des maîtres. Maintenant nous allons goûter cette soupe bien chaude, avant de m’extasier devant ton chef-d’œuvre ».

Il souleva le couvercle de la marmite. La bonne odeur de pommes de terre (cette espèce de racine que l’on mangeait depuis très peu d’années et pour certains avec crainte car on considérait cette plante uniquement valable pour les cochons, mais le terrible hiver 1709 éleva celle-ci de l’auge de l’animal à la table du paysan qui s’en accommoda), les senteurs de carottes, de poireaux ou « poreaux », d’oignons et de fumet de lard rance emplirent la pièce d’une agréable exhalation. Guilhaume n’osa plus une seule question, voyant son ami se délecter de ce simple souper et respectant l’habitude ancienne qu’il lui connaissait de manger sans dire un mot. Il regarda la pièce où ils partageaient ce repas, il remarqua sur une longue étagère une collection de livres bien entretenus mais cependant cassés par de fréquentes lectures. Jean-Baptiste, depuis ce fameux soir à Montpellier où un compagnon leur fit la lecture, s’était plu à acquérir, pour autant que ses moyens le lui permettaient, tous les livres qu’un honnête homme se devait d’avoir lu. Ses préférés, dont jamais il ne se lassait et qu’il ouvrait tous les jours, se nommaient Fables, écrites par monsieur de La Fontaine ; il se réjouissait des belles et bonnes morales, dites en peu de mots, qu’il y puisait. Pourtant il en parlait peu, et de toute façon avec qui aurait-il pu oser converser de ces animaux dotés de parole et d’intelligence ?

« Donne ton plat, dit Jean-Baptiste en se levant, que je le mette dans la souillarde, et montre-moi ton œuvre ».

Guilhaume ouvrit son sac, en sortit un simple coffre d’une petite coudée de longueur et d’une demi-coudée de largeur et de hauteur ; le bois qui avait servi à l’exécution ne possédait aucune sculpture, aucun dessin ni motif, l’épure totale. Les lamelles de bois jointaient l’une à l’autre tel un plancher. Au premier coup d’œil l’objet se présentait comme un billot.

« Maintenant regarde, dit Guilhaume, sur aucun côté tu ne vois la serrure, pourtant… »

Il appuya légèrement sur une lamelle, la fit glisser sous la lamelle voisine, dégageant le trou de la serrure. Il fouilla sa poitrine sous sa chemise pour saisir la clef pendue autour de son cou. Il tourna une fois, le coffre s’ouvrit, il maintint la porte à un certain angle, tourna encore la clef d’un tour supplémentaire.

« Voila le secret », dit Guilhaume sur le ton de la confidence.

Une cachette intérieure dissimulée par les lamelles s’ouvrit sur le côté montant face à la serrure. Un système invisible de ressorts avait permis que le secret se montre et immobilise l’ouverture d’une façon prédéterminée. 

« Et pour finir, le double-fond classique ».

Il agrandit l’angle d’ouverture de la porte, donna encore un tour de clef et le double-fond se dégagea comme prévu.

« Extraordinaire ! S’extasia Jean-Baptiste, réellement tu es un maître ».

Puis il voulut manipuler lui-même la clef et le coffre, tout en posant une multitude de questions. Il n’admit qu’avec difficulté qu’il ait osé la dissimulation de son art, car en définitive la partie serrurerie ne se dévoilait que par la volonté expresse du compagnon.

« Demain, je te présenterai au seigneur, nous prendrons ton chef-d’œuvre. Mieux qu’une discussion, il comprendra illico ce que réalise un maître au sommet de son art.

– Jean-Baptiste, ton affection t’aveugle ! »

Ils continuèrent à parler tout en savourant le bon vin du Pouget, jusqu’à ce que Jean-Baptiste, sentant la fatigue l’envahir, se lève et déclare que le sommeil leur ferait un grand bien. Ils s’installèrent et dormirent dans la même couche sans plus de manières, comme le voulait l’usage de ce temps.

Le lendemain matin, quand ils arrivèrent au domaine de l’Estang, Guilhaume fut surpris par le fourmillement des nombreux compagnons s’activant à leur ouvrage. À cet instant, Guilhaume pensa que le seigneur les tancerait pour ne pas être déjà au labeur, lorsque Jean-Baptiste lui dit :

« Le seigneur m’a autorisé de retourner tous les soirs au Pouget, dormir dans ma couche, il te donnera à toi aussi la permission j’en suis sûr… Tiens, il vient vers nous ».

En quelques galops, le cheval fier et hautain qui portait le noble et puissant seigneur Antoine Viel de Lunas fut devant eux. Jean-Baptiste et Guilhaume ôtèrent en même temps leur couvre-chef.

« Ah ! Te voila, Jean-Baptiste, alors ne traîne pas ! » Puis, regardant Guilhaume : « tu es le fameux compagnon dont celui-ci m’a parlé ; si ce n’est déjà fait, Jean-Baptiste t’expliquera par le détail mes volontés, il va sans dire que tu as dorénavant la maîtrise de tous les travaux concernant ton art. Tu es trop bon garçon pour me décevoir. Va ! Je te verrai tout à l’heure, tu m’exposeras tes plans… Ah ! As-tu avec toi ton chef-d’œuvre ? Bien, nous examinerons cela ». Il tourna la bride et le fougueux cheval les affligea d’un nuage de poussière.

Ce n’est qu’en fin d’après-midi que le seigneur manda Guilhaume dans son cabinet de travail. Auparavant, après la collation de midi, Guilhaume aperçut, accompagnée de sa dame de compagnie, celle qu’il avait connue demoiselle. Tout en la regardant de loin, le souvenir de la première rencontre remontait du fond de sa mémoire. Il avait alors dix-huit ans, compagnon depuis peu de temps et le seigneur Fulcrand de Roquefeuil, le père de la jeune fille de treize ans qu’elle était alors, l’avait chargé de quelques travaux dans une maison qu’il possédait à Gourdon. L’éblouissement qu’il ressentit ce jour-là à la vue de la gracieuse, élancée, souriante Françoise, fut indescriptible. Par la suite, toutes les fois qu’il put la voir un frisson délicieux lui parcourait le corps. Aujourd’hui encore, après quelques années sans avoir pu l’admirer, les mêmes sensations le saisissaient.

« Approche-toi, dit le seigneur… Je vois là un sac dont le contenu devrait me distraire de mes soucis présents, car je sais de par mon épouse que tu es à présent un maître particulièrement habile. Son père a eu raison de te faire confiance, tu as fait en ses demeures de la belle ouvrage, et de te récompenser joliment en t’offrant belle fête et banquet pour la réception de ton entrée en maîtrise. Ici je veux que toutes mes possessions soient rénovées, cela te permettra de t’installer et même de former des apprentis, la besogne est considérable, crois-moi ».

Tout en parlant il s’était approché de Guilhaume et lui avait saisi le bras, l’entraînant ainsi près de la table de travail qu’il débarrassa des plans qui l’encombraient. Sans que Guilhaume ne la vît ni ne l’entendît, l’épouse du seigneur pénétra dans le cabinet de travail, bibliothèque, salle d’observation des astres et pièce servant de dépôt à la collection de curiosités du maître des lieux.

« Voilà monseigneur », dit Guilhaume en posant délicatement son chef-d’œuvre. Il fouilla sa poitrine en bafouillant un vague mot d’excuse et commença sa démonstration sous l’œil intéressé du seigneur, et celui curieux de dame Françoise qui, derrière les deux hommes, tentait de voir la chose. Évidemment, Guilhaume dut, par le menu, tout expliquer, tout détailler. Le seigneur forcément ne résista pas et manipula le coffre puis déclara :

« Guilhaume, j’ai une faveur à te demander… » Un long silence suivi. « Oui, une faveur… cède-moi ton coffre ».

– Non monseigneur, ce coffre, je l’ai déjà promis.

– C’est bien dommage, je regrette sincèrement que tu te sois engagé.

– Voulez-vous savoir à qui, monseigneur ? »

Ce dernier fit un signe affirmatif et résigné de la tête, et Guilhaume de poursuivre :

« En début d’après-midi j’ai vu votre dame se promener, j’ai pu constater une promesse d’événement heureux ; le coffre sera mon cadeau pour la délivrance de votre dame.

– Vous avais-je menti, mon ami, dit dame Françoise, Guilhaume n’est-il pas vraiment un bon garçon ? »

Les deux hommes se retournèrent, l’un rougissant autant que l’autre souriait. Ce dernier, tout en prenant la main de sa dame, déclara :

« Ma mie vous me fûtes, vous m’êtes, et vous me serez toujours de bon conseil ».

De ce jour, un sentiment particulier lia les deux hommes qui évoluaient dans deux mondes tellement éloignés qu’il était hors de question qu’on parlât d’amitié. Néanmoins leurs rapports furent empreints d’une forme particulière d’affection.

La délivrance ! Ce mot n’avait pas été choisi par hasard. Il s’agissait bien, pour bon nombre de femmes, de se délivrer de la peur d’accoucher en même temps que de l’accouchement lui-même. Dame Françoise pensait (et les femmes de son entourage lui confirmaient) qu’à partir du moment où physiquement aucune altération n’ajoutait à la difficulté, la chose se ferait sans conséquence majeure. Hélas ! pour dame Françoise il n’en fut rien. L’enfant qui sortit de ses chairs ruina sa vie. Guilhaume sut d’après la domesticité qu’au moment crucial dame Françoise perdit énormément de sang et qu’elle fut gravement lésée. Il en parla souvent et longuement avec Jean-Baptiste pour qu’enfin un soir celui-ci lui dise :

« Le sang c’est impressionnant, pourtant ce n’est pas le plus grave, regarde bien ». Il déversa par terre une chopine de vin.

« Dis-toi, Guilhaume, que dans le corps d’un chrétien il doit y avoir au moins dix chopines, j’ai lu cela dans quelque livre ; dès que tu en perds un peu il te suffit de manger quelques rôts saignants, boire du bon vin bien rouge, et le sang se reforme. En revanche une blessure… c’est autre chose… la guérison est aléatoire. D’autant qu’avec les docteurs en médecine, il y a plus de danger que de secours à en attendre. À cette heure, sur leur ordre, la dame jeûne, ou pire, se nourrit de bouillons qui ne servent qu’à nettoyer le corps sans le rassasier ; de plus ils doivent certainement la saigner trois fois par jour. Si elle survit à un tel régime, c’est que Notre Seigneur Jésus, touché par tant de souffrances, aura voulu la sauvegarder par son infinie miséricorde ».

Dame Françoise, malgré les ferventes prières, les soins attentifs, voyait sa santé décliner, alors que dans le même temps sa fille Antoinette Marguerite avalait goulûment le lait de sa nourrice. Elle avait autant soif de vie que celle de sa mère s’échappait inéluctablement. Lorsqu’elle mourut en fin d’année 1723, le froid qui avait saisi le petit pays tôt dans la saison fit place à quelques journées lumineuses et étonnamment chaudes, les paroissiens y virent un signe édifiant. Par la suite, le climat fut morose pendant trois voire quatre ans ; en 1725 notamment, la grisaille s’installa l’année durant, il ne fit pas froid l’hiver, la chaleur ne vint pas l’été, les récoltes furent modestes, et s’il n’y eut pas de disette, la communauté fut très loin de l’abondance qui prévalait depuis la grande catastrophe de l’hiver 1709 où les gens moururent de faim et de froid en grand nombre. Le grand roy Louis le Quatorzième ordonna alors par décret qu’aucun de ses sujets en son royaume ne quittât sa paroisse sous quelque prétexte que se soit pour se réfugier dans les cités où leur misérable condition ne pouvait que susciter des troubles par des mendicités inopportunes et perturber les habitants desdits bourgs qui devaient gérer leurs propres lots de malheurs.


 

Pour Guilhaume ces années furent une période d’intense labeur, il avait pris en charge totalement, concernant son art, tous les travaux de toutes les paroisses de son maître. Il avait engagé, pour les travaux simples et fastidieux, deux garçons, ouvriers très habiles ; puis, parce qu’il le savait par expérience bon pédagogue, il chargea Jean-Baptiste de dégrossir le jeune apprenti Étienne Portal. Pour le reste, il semblait s’être résigné comme son ami à ne pas fonder un foyer. Le drame de dame Françoise le marqua à tel point qu’il avait arrêté ses ardeurs dans ce domaine : comment pourrait-il faire courir le risque d’un tel désastre à une éventuelle compagne ? Cette pensée brisait net tout projet entrevu. Souvent, Jean-Baptiste lui martelait :

« Quand vas-tu prendre épouse ?... Fréquenter les petites maisons des bords d’eau ne t’apporte que plaisirs éphémères, tu t’y perdras en réputation, en santé, en moralité… La moralité, Guilhaume, penses-y… et ne me jures pas que tu n’y mets pas les pieds, on m’a dit que quelquefois on pouvait te voir près de l’Hérault en des compagnies douteuses… Finalement, je me demande s’il ne faudrait pas pour toi lever l’interdiction de travailler la nuit, cela t’éviterait de te vautrer dans la lubricité ».

Guilhaume restait silencieux, acceptant la réprimande.

Le vingt-deux janvier 1727, le seigneur Antoine Viel de Lunas acquérait enfin la baronnie du Pouget après moult négociations. Cela provoqua grand festoiement pendant plusieurs jours ; en quelque sorte, le maître voulait par ces réjouissances lever le deuil de son épouse tant aimée. On mangea beaucoup, on but énormément, on dansa jusqu’à épuisement, il y eut même quelques concupiscences inévitables.

Antoinette, la petite demoiselle qui allait sur ses quatre ans, fut projetée, alors qu’elle accédait à la conscience des choses qui l’entouraient, dans un grand bain de lumière, de vêtements chatoyants, de feux d’artifice et surtout, chose nouvelle pour elle, de joie et de rire. Beaucoup de grandes et nobles familles vinrent se réjouir et se distinguer auprès de ce seigneur qui s’élevait pour le coup au plus haut niveau de la province. Les mauvais esprits faisaient remarquer en crachant un venin désobligeant que Jean Viel, le père du « prétendu seigneur » n’était après tout qu’un banquier qui avait réussi, certes à la tête d’une grande fortune, mais la noblesse authentique, celle qui compte, venait de son épouse dame Marguerite de Barbeyrac Saint-Maurice. Aussi, se prosterner devant leur fils unique pour acquérir quelques prébendes, c’était s’agenouiller devant le veau d’or. Un véritable noble ne pouvait déchoir, pensait ce petit comité, uni par l’étroitesse de la pensée mais cependant au premier rang pour que leurs courbettes soient appréciées.

La grande famille de Montcalm était venue de la plaine nîmoise avec une idée qui plaisait au seigneur : un remariage avec la jeune et belle demoiselle Thérèse de Montcalm-Gozon, de dix-sept printemps. Il fallait bien sûr accorder les désirs des deux parties. Aussi, la réception devait-elle faciliter l’issue favorable de l’affaire, cette union souhaitée ardemment. La présentation se fit tout naturellement, comme allant de soi. De plus, les deux futurs d’emblée s’apprécièrent et s’attribuèrent toutes sortes de qualités plaisantes, propres à lever les obstacles qui éventuellement interdiraient ce mariage. Il fut donc décidé que l’échange des anneaux se concrétiserait d’ici un an, afin de respecter un délai de rétractation si par hypothèse un empêchement surgissait, et puis il est bon qu’un temps de fiançailles ait lieu afin de ne susciter aucun bavardage déplaisant sur un empressement qui serait suspect.

Peu avant ce temps, Louis Portal, le père de l’apprenti serrurier Étienne, avait invité Guilhaume et Jean-Baptiste à fêter l’Épiphanie dans sa maison de Saint-Bauzille-de-la-Sylve, où le seigneur possédait là aussi quelques biens immeubles. À propos de cette fête, les théologiens se disputaient ardemment pour savoir ce qui se célébrait ce jour-là : l’incarnation du Christ – la Nativité –, ou bien la reconnaissance par les mages du Messie, ou encore le baptême du Christ dans les eaux du Jourdain avec la manifestation de la colombe symbolisant le Saint-Esprit. Le débat durait depuis des siècles. Un grand nombre de paroissiens tenait pour le baptême car ils en comprenaient mieux le sens, parce que la vraie vie d’un chrétien ne pouvait commencer que par le baptême qui libère du péché originel. L’importance de ce sacrement, ils pouvaient le constater par les courses effrénées de leur curé allant chez un particulier dont l’épouse accouchait et dont on doutait que l’enfant à naître puisse vivre longtemps. Un nouveau-né ne pouvait partir sans ce premier sacrement sinon il allait errer éternellement dans les limbes. Cela était intolérable.

Les Portal étaient une grande famille de la paroisse de Saint-Bauzille-de-la-Sylve. Trois de ses membres servaient dans les armées du roy : Henri Portal dit « la Tour », capitaine au régiment du roy ; Paul Portal, chevalier de l’Ordre militaire de Saint Louis et capitaine au fort de Brescou, au large d’Agde – fort devenu prison depuis peu ; enfin, Fulcrand Portal dit « la Combe », capitaine au régiment du Vexin. Cependant, lors de cette fête familiale, Guilhaume remarqua surtout la cousine de son apprenti, Marie, une jeune femme fraîche aux formes émouvantes. De son coté, Marie regardait à la dérobée ce jeune homme qui présentait bien et avait de belles manières, en essayant de ne pas montrer une attention trop évidente. Mais justement, par la simple façon d’éviter de se faire remarquer l’un de l’autre, à peu près tout le monde ne voyait que les œillades qu’ils échangeaient. Tout comme son maître et sa future maîtresse, quelques jours plus tard, se découvriront une multitude de qualités, Marie et Guilhaume imaginaient dans le silence, la profondeur de leurs regards furtifs et les sourires fugitifs, le plaisir qu’ils auraient à se connaître. Cela ne se réalisa qu’après l’Épiphanie, lors des fameuses fêtes données par le maître de la baronnie du Pouget. Ils prirent une multitude de précautions pour se libérer d’un entourage amical qui ce jour-là leur pesait et les gênait pour se parler en toute liberté. Sans façons, ils abordèrent avec pudeur leur désir commun de s’unir dès que possible. Or, chacun d’eux devait régler de son côté un problème majeur.

Pour Guilhaume, ce qui importait et lui semblait primordial, c’était de s’établir. Jusqu’à présent la facilité lui convenait très bien, le seigneur réglait sans discuter ses gages, ceux de ses aides et de son apprenti, l’achat de fournitures. S’il fondait son foyer, alors il devait envisager l’achat d’un logement si possible au-dessus de son atelier, ce dernier devant être vaste et lumineux. La difficulté le stimulait, mais il avait des atouts dans son jeu. D’abord, il possédait personnellement quelques moyens pécuniaires, et puis il y avait son ami au grand cœur, qui l’épaulerait ; enfin, et c’était son atout majeur, la promesse sans équivoque maintes fois renouvelée par le seigneur de lui faciliter son installation. Il prévoyait qu’en quelques mois, tout au plus un an, il fixerait son enseigne ; sur ce point, d’ailleurs, Jean-Baptiste était en avance car depuis longtemps, forgée par ces soins, une grande clef attendait d’être scellée.

Pour Marie, l’affaire était plus délicate et intéressait le domaine familial. Depuis le décès de sa mère Anne Salze, elle avait pris en charge le foyer de son père Étienne Portal. Du jour au lendemain, elle s’impliqua dans tous les problèmes quotidiens, si bien qu’en tous les domaines son père s’en remettait de confiance à Marie ; et puis elle avait coiffé Sainte-Catherine, il concevait que pour toujours, elle se satisferait d’être la maîtresse de sa maison. Cette évidence, il refusait de la remettre en question. Certes, il avait vu, lors des fêtes, sa fille bien aimable avec ce maître serrurier, elle ne dansa qu’avec lui et même elle fut habile à se ménager un long moment de promenade avec ce garçon. Pour montrer à la communauté qu’il détenait sans conteste l’autorité dans son foyer, il prit des airs de bon père de famille, qu’au demeurant il était, qui sait lâcher la bride, que rien ne se faisait sous son toit sans son autorisation, qu’il ne tolérerait des siens aucun déshonneur ni que des mauvaises gens commettent des rumeurs.

Dans le fond de sa pensée Étienne analysait le penchant de sa fille pour ce garçon, au vrai pour ce vieux garçon de plus de trente ans, comme une relation courtoise et polie qui ne bouleverserait pas fondamentalement la situation établie depuis son deuil. Or, tout au long de l’année 1727, Marie, avec cette finesse bien féminine, avec cette faculté innée que possèdent les femmes d’installer dans la tête des hommes les idées qui sont les leurs ; de leur distiller plusieurs fois par jour, sans avoir l’air d’y toucher, leurs désirs, leurs projets, jusqu’à ce que l’homme croyant avoir poussé très loin la réflexion fasse siens tous les souhaits qu’esquissait la femme depuis parfois des années (car la femme est patiente) ; Marie, donc, sans parler du désir ancré en elle de construire avec Guilhaume son propre foyer, tentait de faire admettre à son père qu’un jour sûrement elle lui demanderait son autorisation pour se marier. Étienne repoussait ce projet loin dans le temps en lui disant :

« Ma petite Marie, tu es bien jeune pour avoir les soucis d’une maison », oubliant que depuis des années, ces soucis, elle les assumait chez lui. Souvent, son égoïsme inconscient la mettait en condition de se culpabiliser.

« Ma petite Marie, disait-il encore, tu veux vraiment quitter ton vieux père, nous ne sommes pas bien, comme ça ? Pourquoi partir ? Tu as ici tout pour être heureuse, je te laisse agir à ta guise, tu peux satisfaire toutes tes fantaisies de robes, de foulards, et même de bagues… Aller ailleurs, pour quelle situation ? Épouser, te mettre en ménage avec un gaillard qui comme beaucoup se plaira à bambocher, à boire, à jouer, à te battre ? Non, ma petite Marie cela je ne peux le tolérer, personne ne te fera violence. Alors qu’ici, chez nous, dis-toi que jamais je te reprocherai de prendre un peu du plaisir de la vie, sans bien sûr entacher l’honneur de la famille. Par exemple, je ne t’empêcherai pas d’aller à la fête patronale des serruriers pour la Saint-Pierre car ce garçon ne manquera pas de t’y inviter ; ne rougis pas, c’est bien normal d’avoir des préférences ».

Quelquefois, il tentait sans malice de déstabiliser sa fille avec l’arme du soupçon.

« Tout de même, quand j’y pense, ce serrurier que tu trouves charmant, crois-tu qu’il ne cache pas quelques sombres histoires pour ne pas être en ménage à son âge ? Je n’évoquerais pas dans son cas des mœurs inverses, car il fréquente, m’a-t-on dit, les fameuses petites maisons, en toute discrétion je te l’accorde, mais est-ce là l’attitude d’un bon chrétien ? »

Au fil du temps, Marie supportait difficilement la position de son père ; cependant elle gardait l’espoir qu’il s’amenderait et se soumettrait, malgré ses réticences, à sa volonté, qu’elle ne dissimulait plus, de partir. Les mois s’écoulèrent. Marie compris son erreur et s’aperçut que pour ne pas avoir été tranchante dès le début avec son père, celui-ci ne doutait plus que sa fille eût compris que la vie sage et raisonnable était incontestablement la sienne. Le piège se fermait sur elle, toute la diplomatie qu’elle avait déployée ne servait qu’à renforcer la position paternelle et cela la désolait d’autant que Guilhaume, en cette fin d’année, venait d’accrocher son enseigne.

Quelques semaines plus tard, le dix février 1728, au château de Candiac, dans la plaine nîmoise, le seigneur Antoine Viel de Lunas signait comme convenu son contrat de mariage avec la dame Thérèse de Montcalm-Gozon. Fin février, de retour au Pouget, il convoqua ses dépendants pour la présentation de ceux-ci à sa nouvelle épouse car elle tenait à avoir un contact direct et personnel avec tous. Cette action se renouvela dans tous les lieux où son époux s’honorait du titre de seigneur. Les gens attendaient devant le perron de la résidence, comme à l’église. Les hommes prenant place d’un côté et les femmes de l’autre se rangeaient suivant leur importance : des notables jusqu’aux gagne-misère qui survivaient en réparant de place en place les plats et ustensiles en fer-blanc. C’est alors qu’apparaissait le seigneur, faisant prendre appui sur sa main fermée la main gantée de sa nouvelle dame, il passait d’abord dans le rang des hommes, les nommait à sa dame en précisant leur position dans la communauté, la nouvelle dame acquiesçait d’un charmant sourire. Ensuite, le seigneur échangeait quelques paroles avec ceux qu’il voulait distinguer. La nouvelle dame, pendant ce temps, entrait dans un salon suivie de ses dames d’atours et s’installait dans un fauteuil. Les femmes, ayant patienté, une à une, se présentaient toujours suivant le même protocole d’importance que les hommes et la dame prenait soin de dire un mot cordial à toutes, les invitant pour certaines à s’épancher pour résoudre leurs problèmes grands ou petits. Ce fut le cas à Saint-Bauzille-de-la-Sylve lorsque Marie Portal se trouva face à elle. Les visages en disent long pour peu qu’on ait la volonté de les lire. La dame, ce jour-là, sut lire : elle se leva et d’un geste de l’avant-bras invita Marie à s’isoler de quelques pas. Elle n’avait guère d’hésitation pour deviner ce qui l’accablait : un mariage imposé par son père… Elle fut donc toute surprise d’apprendre qu’il était question de l’opposition du père à une union possible pour sa fille et sa surprise se changea en étonnement lorsqu’elle fut informée du nom du garçon car elle se souvenait très bien de ce bon serrurier installé depuis peu, aux mérites tant vantés par son époux.

Cette affaire d’autorité paternelle, même si le couple lui semblait assorti, lui parut extrêmement sensible ; aussi, avant d’entreprendre quoi que ce fût, la nouvelle dame se devait d’en référer au seigneur. Or, sur ce terrain des relations privées, même un grand reconnu en passe de devenir président de la chambre des comptes du Languedoc détenait en la matière des pouvoirs réduits à l’extrême, pour tout dire nuls. Seule l’autorité morale investie par la Puissance céleste pouvait faire fléchir Étienne Portal. Le père Boudou, curé du Pouget, fit la démarche, ayant été entretenu par le seigneur qui lui donna force arguments. Ainsi, avec l’onctuosité du ton qui sied à un ecclésiastique voulant convaincre, le curé Boudou, parfois accompagné de Jaques Amadou son clerc tonsuré, rendit plusieurs visites à ce paroissien buté, imperturbable face à la rhétorique des représentants de Dieu. Il y eut même un jour de cette année 1728 où l’archiprêtre de la paroisse, monseigneur Maurin, s’en mêla, invitant Étienne à la sagesse et à ne pas se mettre en travers du désir divin évident de réunir Marie et Guilhaume. Étienne, supportant difficilement ces intrusions régulières du clergé local dans son domaine particulier lui répliqua vertement, en frisant le blasphème, que Dieu ne lui ayant personnellement adressé aucun signe, dès lors il tenait pour acquis que les filles obéissent à leurs pères comme l’imposaient les commandements de l’Église.

Après cette fin de non recevoir, les fiancés secrets se fréquentèrent dans les moments dérobés, dans les lieux dissimulés, avec leurs espérances mises en berne par l’obstination bornée d’un père aux droits absolus. Puisque leur alliance ne pourrait jamais obtenir le consentement paternel et que la réalisation de leurs vœux ne se concrétiserait qu’une fois ce père parti, ils se marièrent sans acte, sans messe ni cérémonie, simplement sur parole de s’aimer toujours quoi qu’il advienne. Leur union fictive ne résista pas longtemps à l’appel de la chair et des corps à corps voluptueux qui les laissaient pantois, chancelants de bonheur, ivres de sensualité. Ces délices sans cesse renouvelés avec tellement d’ardeur ne pouvaient que créer une situation qui, pour ne pas être attendue, n’en demeurait pas moins réalisable. La fougue amoureuse aboutit sans qu’ils ne s’en étonnassent à ce que le ventre de Marie, en cette fin d’année 1730, s’arrondit.

La décision, dès lors, s’imposait. Les deux amants qui ne se résolvaient pas à ce que leur fruit ne portât pas de nom, car pour les enfants naturels peu importait qu’ils fussent reconnus ou non par la seule mère, ils ne pouvaient s’enorgueillir que d’un seul prénom. L’occasion avait été donnée à Guilhaume d’être le parrain d’un de ces enfants nés de père inconnu, alors que de toute évidence la communauté entière pouvait nommer sans difficulté le géniteur, qui souvent appartenait à la parentèle proche de la mère. L’ignominie, au grand désespoir des gentils hommes, retombait immanquablement sur ce petit être innocent qui pourtant cheminerait dans la vie avec un seul prénom pour tout nom reconnu, la trace indélébile de cette faute due à un égarement parfois commis avec régularité et toujours subi par la femme-nièce, la femme-fille, la femme-enfant, de toute éternité tenues en soumission.

Ce mariage qui éviterait le déshonneur chez les Portal, Étienne le chef de famille n’en voulait pas. Il considérait cette faute comme une trahison de sa fille et c’était bien cela qu’il voulait fustiger, en s’acharnant à désavouer une union qui s’imposait. Marie et Guilhaume, étant majeurs, pouvaient se dispenser de la bénédiction de ce père récalcitrant, cependant la procédure permettant un mariage sans consentement des parents vivants n’allait pas de soi. Il fallait déposer une requête auprès du chef spirituel de la communauté avec tous les considérants. Pour que celle-ci eût du poids et que les objections tombassent, mieux valait avoir l’appui de quelques puissants, puis espérer que le diocèse se décidât lui-même sans en référer à un échelon hiérarchique supérieur. Finalement, l’autorité diocésaine de Béziers, après avoir entendu toutes les parties, sauf Étienne qui refusa de se déplacer et ne voulut pas formuler par écriture ses griefs, donna pleinement l’autorisation au curé Boudou de bénir les époux, qui le furent effectivement le 11 Janvier 1731 en l’église Saint-Baudille de Saint-Bauzille-de-la-Sylve, après quatre années d’interminables fiançailles. Le couple s’installa au Pouget, bien sûr, dans le logement au dessus de l’atelier, qui attendait depuis si longtemps une présence féminine vitale. Marie s’investit pleinement dans le métier de son époux, qu’elle libérait de la partie écritures et comptes, car depuis son établissement Guilhaume s’étonnait du temps qui lui était nécessaire pour tenir les livres et les registres correctement afin qu’ils fussent jugés honnêtes et valables par ses pairs de la corporation et par les agents royaux des diverses contributions. D’ailleurs, souvent, il s’avouait à lui-même que le caractère des femmes, connues pour être minutieuses et pointilleuses, convenait mieux à cette activité rébarbative et leur esprit tortueux excellait dans le maniement des chiffres.

À l’instar de leur seigneur qui avait eu le bonheur qu’un fils, Louis Daniel Antoine Jean Viel de Lunas, lui soit donné par sa nouvelle dame le seize novembre 1728 à Montpellier, Marie mis au monde aussi son premier fils. Les gens mal intentionnés firent remarquer que cet évènement se produisit le premier mars 1731, soit moins de deux mois après le mariage. Le couple Guilhaume-Marie déclarait pour amoindrir la faute que les démarches nécessaires pour que le mariage aboutît avaient pris beaucoup de temps, enfin, bien que les formalités trainassent le pire fut évité, même si les dévots déclaraient net que l’union charnelle devait suivre normalement la bénédiction nuptiale et ne pas la précéder. Pierre, ainsi prénommé en l’honneur de l’apôtre qui garde les clefs du paradis, et donc saint patron des serruriers (mais pas des maçons, alors que par les paroles de Jésus il put l’être ; or, ceux-ci préférèrent l’apôtre Thomas, réel constructeur, indiscutable bâtisseur), donc Pierre fut baptisé le jour même à l’église Sainte-Catherine du Pouget. Marguerite Portal, la cousine préféré de Marie, s’était installée depuis quelques jours dans leur foyer, pour rassurer la future mère et l’aider de ses conseils lors de l’accouchement puis des soins à dispenser au nouveau venu dont elle serait la marraine. Marie regrettait que cette naissance ne marquât pas la réconciliation avec son père. Elle comprenait qu’Étienne n’eût pas voulu venir à son mariage, elle savait que vis-à-vis de la communauté il fallait que la réputation, l’autorité paternelle ne fussent pas écornées, cela en nulle manière et donc elle ne critiqua pas le comportement du père car la vie coutumière en quelque sorte l’imposait. Cependant, sa cousine Marguerite l’instruisit de ce qu’elle dut informer Étienne par le menu, sur la façon dont se déroula la rapide et discrète cérémonie nuptiale et elle se doutait qu’à son retour à Saint-Bauzille-de-la-Sylve elle devrait supporter des interrogations interminables. Marie se rassura en concluant pour elle-même que le temps n’avait pas suffisamment érodé les ressentiments et les interprétations sur les responsabilités de chacun. Le temps relativise les rapports orageux du passé. Les disputes, alors, ne sont plus que des frictions, avant de devenir des chamailleries ; l’oubli des désobligeances est dans ce cas forcément de rigueur, de même que le courage de descendre de son socle et de quitter la position statufiée de l’orgueil outragé, car l’intelligence ne peut se satisfaire d’un état figé pour toujours, à moins que la mauvaise foi ne gagne la partie. Alors, les liens défaits par les mauvaises raisons accableront les individus concernés, le père et la fille feront semblant de croire à la disparition complète du parent, tenteront devant les voisins de se désintéresser du sort du proche. Étienne, en apparence, avait choisi cette option, mais une fois en sa maison, les volets clos, la porte fermée, il mangeait sa soupe trop salée par trop de larmes versées. Un jour du printemps 1732, la maison d’Étienne ne s’ouvrit pas. Le voisinage s’inquiéta sérieusement. Il se trouvait qu’un de ses voisins était consul de la commune. Il appela d’urgence l’ex-apprenti serrurier Étienne Portal, devenu à présent bon compagnon, pour déverrouiller la porte d’entrée de la maison de son oncle. Dans un silence d’angoisse où seuls bruissaient les outils, les gens s’interrogeaient du regard. Le compagnon fit pivoter la porte de chêne pour laisser le passage au consul, suivi par quelques hommes. De la pièce principale, on voyait tout d’abord la cheminée débarrassée de toute sa cendre (en mai, une flambée ne se justifiait pas), tous les objets usuels étaient nettoyés et rangés, le silence leur fit presque mal aux oreilles lorsque, poussant la porte de la chambre, ils ne perçurent aucun des bruits d’une présence humaine. Pourtant, dans un coin sombre de la pièce, sur la couche à peine visible, ils devinèrent le corps d’Étienne allongé sur le lit, vêtu de ses effets habituels.

« Étienne ! dit le consul, Étienne, tu es malade ? Tu as mal ?

– Non, je n’ai pas mal, répondit Étienne, mais je suis fichu, je le sais depuis le début du printemps… la vie ne m’est pas revenu, un peu comme ses arbres si beaux, si feuillus l’année d’avant et qui au regain restent secs… une vraie désolation. La mort je l’ai sentie tournicoter autour de moi cet hiver, puis petit à petit elle s’est installée dedans moi et elle ne m’a plus quitté… j’ai lutté… mais maintenant je sais qu’elle a gagné, elle va me prendre.

– Étienne, allons, un gaillard comme toi que tout le monde envie !

– Approche-toi… encore… viens près de moi que je te dise… ma fille est partie avec son serrurier, je n’ai pas su voir où était son bonheur. Par stupide orgueil, j’ai refusé mon consentement et devant le monde j’ai refusé de m’attendrir. Total, ma fille, ma fille bien aimée, je n’en ai plus eu de nouvelles, son petit Pierre je ne sais pas à qui il ressemble. Voilà plus d’un an que je suis mort pour eux, alors si je suis mort, pourquoi vivre ? Tant pis ! Tu lui diras que je l’ai aimée, que je suis mort d’amour pour elle… Oh non ! ne dis pas ça, consul, cela lui ferait trop de chagrin, parle-lui d’une mauvaise fièvre, de terribles vomissements, enfin de choses désagréables à voir quant un proche en est atteint parce qu’on aime garder de lui un bon souvenir, ne lui dis pas que la langueur m’a emportée, tu entends », dit Étienne en agrippant la manche de la chemise du consul qui cligna des yeux pour monter qu’il comprenait pendant que les quelques personnes sortaient silencieusement.

Étienne Portal, le compagnon, alla sur-le-champ au Pouget voir son ancien maître Guilhaume et saluer son vieil ami Jean-Baptiste, qui lui apprenait le métier il y a peu de temps, en lui déclamant de mémoire et avec passion de belles fables ou tirades, ou contes, suivant son humeur, pour l’instruire de ce que lui, Jean-Baptiste, eut tant de difficultés à acquérir et lui en révéler la beauté. Beauté de l’esprit mais aussi beauté de la matière des réalisations effectuées de leurs mains : serrures en fer des grandes portes, en cuivre des petits coffres à bijoux, heurtoirs et ferrures finement ciselés. Sans doute l’inviterait-il à manger sa délicieuse soupe et d’avance il s’en délectait. Auparavant, parler à sa cousine Marie ; et comment lui dire que son père se désespérait, que ce désespoir appelait le trépas, que l’unique remède à lui administrer ne pouvait être que sa présence affectueuse ? Or, jamais Étienne le compagnon n’avait abordé avec sa cousine les rapports difficiles qu’elle entretenait avec son père. Cela ne le concernait pas directement et il avait des scrupules en tant que jeune adulte à manifester quelques avis dans une querelle de personnes mûres. Après bien des maladresses pour exprimer sa pensée, ne voulant pas blesser par inadvertance, il angoissa Marie qui supposa le pire. Alors, presque en criant, elle dit :

« Étienne, dis moi franchement les choses… mon père est… parti ?

– Oh non ! répondit-il, mais tu ne devrais pas tarder à lui rendre visite ».

Le soleil atteignait son zénith. Marie mit le petit Pierre dans la corbeille d’osier qui lui servait de lit, pendant que Guilhaume sans rien dire remplissait un sac de quelques victuailles et ils partirent, ayant donné au cousin les consignes à transmettre à Jean-Baptiste puisqu’il allait le saluer. Ils firent le chemin sans parler. D’ailleurs, les mots de réconfort qu’aurait pu prononcer Guilhaume ne pouvaient effacer l’anxiété qui oppressait son épouse. Il se contentait d’être là, d’allonger son pas pour la suivre sans trop secouer le petit Pierre.

Marie, sans hésitation entra dans la maison de son père, se précipita dans la chambre.

            « Père ! Père ! Pourquoi ? » Sa voix s’arrêta net, l’émotion trop forte lui ôta toute force, à genoux devant le lit, elle prit la main calleuse de son père et la porta à ses lèvres.

« Ma petite, tu es venue », il mit sa main sur sa figure qui grimaçait en retenant ses larmes. Pendant de longues minutes ils échangèrent avec des mots muets tout ce que jamais ils n’oseraient se dire. Ce dialogue secret s’interrompit par les pleurs de l’enfant et c’est ce moment que choisit Guilhaume pour entrer à son tour dans la chambre.

« Tu es venu aussi… avec mon petit fils… approche que je le vois mieux… oh, je ne le verrais pas bien longtemps !

– Père, arrêtez de dire ces choses, il faut que vous viviez, autrement qui fera bénir l’enfant que je porte et qu’on appellera Estienne ?

– Ou Estiennette, dit Guilhaume, les filles sont bien aimantes pour leur père ! » Sur ces mots il sortit, laissant sa progéniture à ce père et à cette fille que rien désormais ne séparerait. Le cinq janvier 1733, Estienne recevait l’eau et le sel baptismaux, présenté fièrement par son grand-père.

 


 

Cette même année 1733, le conseiller en la chambre des comptes Antoine Viel de Lunas revêtait enfin, à l’âge de trente-six ans, les signes et effets vestimentaires distinctifs de président de la dite chambre par cérémonie exceptionnelle en l’église Notre-Dame-des-Tables de Montpellier. Dès lors, le seigneur et sa dame feraient toujours précéder leur nom et leur signature de ce titre capital, en tous lieux ils seraient annoncés par cette distinction unique et si importante dans les États du Languedoc. Guilhaume ne se fit pas prier pour accepter l’invitation du seigneur à assister à son sacre provincial, tant l’envie de revoir cette grande cité de la connaissance le tiraillait. Sur l’insistance de ses amis Guilhaume et Étienne le compagnon,  Jean-Baptiste se résolut finalement à faire le déplacement, en maugréant un peu sur son âge avancé, sur le fourmillement terrible de la grande cité, plus que sur la distance à faire à pied car, somme toute, huit lieues il était en capacité de les parcourir. Ce qui le détermina plus que tout, c’était l’amour des livres. La possibilité d’acquérir des ouvrages récents diffusant des idées nouvelles et sa passion pour les beaux textes lui redonnèrent ses jambes d’antan. Ainsi, un matin du mois d’août, quelques jours avant le quinze, date de l’investiture placée sous la protection de Notre Dame, trois hommes à trois âges distinctifs de la vie, liés par une solide amitié, se dirigeaient, sourire aux lèvres, enivrés de liberté, vers la plus grande cité des États du Languedoc, dont la réputation scientifique enorgueillissait la population, fière depuis des siècles de la valeur de son université reconnue dans toute la Chrétienté. Partis tôt le matin, ils firent une halte du côté de Saint-Paul-et-Valmalle. Le soleil, au plus haut dans sa course, frappait de toutes ses forces. Les compagnons, sous le couvert d’un bosquet, se restaurèrent, se reposèrent, enfin recouvrirent leur allant pour pousser leur déplacement jusqu’à Juvignac, où ils arrivèrent dans la soirée. Ils trouvèrent le gîte dans l’auberge où ils durent dîner pour qu’il leur soit possible de dormir.

Le lendemain, bien reposés, ils atteignirent en quelques enjambées le faubourg Saint-Jaume. Auparavant, ils s’ébahirent devant les magnifiques folies dans leurs jardins rectilignes de la périphérie de la ville ; devant les murs de celle-ci ils, admirèrent le jardin de la Reine puis celui du Roy, où poussaient des plantes aussi admirables qu’inconnues, venant de pays lointains que découvrait la marine royale. Ils remontèrent sur leur droite vers le point culminant de la cité, la place du Peyrou, où trônait la statue équestre de Louis le Grand. De cette terrasse, le point de vue donnait très loin sur la campagne environnante. Ils pénétrèrent dans la ville par la porte d’honneur, la plus belle des sept entrées, apprécièrent sur leur gauche le grand palais et descendirent vers le cœur de la ville en musardant mais peu à peu, bousculés par la foule de plus en plus dense, comme ces bateaux ivres pris par la houle déchaînée. Au point central se dressait l’église Notre-Dame-des-Tables, entourée d’un inimaginable capharnaüm. Là, autour des planches posées sur des tréteaux qui n’étaient même plus rangés la nuit, attribuant ainsi à Notre Dame le rôle de gardienne des tables, la multitude, venue de tous les horizons, commerçait, négociait, échangeait. Les pièces d’or et d’argent roulaient, voltigeaient, puis irriguaient les rues de l’Argenterie et de la Monnaie, ensuite leur course se terminait en l’hôtel de la Monnaie situé en contrebas car, depuis le XIIIe siècle, le pouvoir consulaire régulait ce système particulièrement efficace d’enrichissement de la cité ; les murs d’enceinte transpiraient la prospérité. Les trois amis, ayant traversé la ville, prirent un peu de repos sur l’esplanade arborée et agrémentée de bassins où l’eau jaillissait et cascadait. Face à la citadelle, à la terrasse d’une taverne, ils commandèrent le manger et le boire en parlant longuement de leur périple à venir, car chacun d’eux ayant établi un programme particulier, voulait absolument l’effectuer.

Le retour au Pouget prit plus de temps. Leurs besaces s’étaient alourdies d’objets et de cadeaux, mais surtout ils refermaient cette parenthèse citadine avec beaucoup de regrets. Ils imaginaient avec raison que l’occasion justifiant un nouveau déplacement vers Montpellier ne s’offrirait pas de sitôt, sauf pour le compagnon Étienne, dont la jeunesse maintiendrait l’espoir.

La vie reprit son cheminement ordinaire. Il flottait sur le royaume un calme apaisant. Louis le Quinzième s’était marié en 1725 avec une princesse polonaise au nom imprononçable, Marie LeszczyÅ„ska, qui lui faisait des enfants avec une régulière ponctualité. À son exemple,  ses sujets agrandissaient leur famille par de nouveaux rejetons et ainsi, dans son ensemble, la population s’accroissait. À Montpellier, en 1734, le président Antoine Viel de Lunas eut juste le temps de s’émouvoir de la naissance de son second fils Louis Joseph Antoine qu’il dut très vite consoler la présidente de sa disparition. En fin de cette même année, le onze octobre, au Pouget, Jean-Baptiste Gradé devint l’heureux parrain de la fille de son ami, nommée Françoise en l’honneur de sa marraine Françoise Portal, une des cousines de Marie.

Le président, dès que son emploi du temps le lui permettait, aimait à se reposer dans l’une ou l’autre de ses résidences, quittant alors Montpellier, délaissant pour quelques jours, parfois pour deux ou trois semaines, son absorbante fonction. En cette année 1736, il reprenait des forces au Pouget avec sa dame la présidente, sa fille Antoinette et ses fils Louis Antoine et Louis Jean Pierre, ce dernier étant né récemment à Montpellier. Le président, passionné de cheval, se détendait en pratiquant l’équitation. Lorsqu’il organisait des chasses, elles servaient de prétexte à éprouver ses forces sans compter, forçant sa monture en courses effrénées et en sauts audacieux, pourtant cette année-là il préféra monter plus calmement en compagnie de ses deux aînés : Antoinette, une belle jeune fille de treize ans ressemblant à s’y méprendre à feue sa mère au même âge et Louis Daniel Antoine, un garçon étonnamment mûr pour ses huit ans (il avait compris malgré son jeune âge l’unicité de son état particulier, étant l’aîné des fils et sachant qu’il devait être en permanence à la hauteur de la voie tracée par son géniteur à la situation si élevé dans la province. Par mimétisme, il copiait de son père les gestes, les expressions, le phrasé, si bien que Louis Antoine impressionnait tellement par son attitude que les personnes le croisant, s’interrogeaient pour savoir si ce petit personnage n’était pas un adulte resté enfant par sortilège. Lors d’une de leurs nombreuses sorties, le président et ses deux enfants firent un détour par l’atelier de Guilhaume ; ce genre de visite n’était en rien exceptionnel de la part du président qui sans manières, se plaisait à converser avec le commun et s’enquérait sincèrement de sa situation et de ses difficultés pour y apporter remède.

« Holà, Guilhaume, es-tu là ! cria le président en regardant du haut de sa monture par les larges fenêtres ouvertes.

– Je suis là, monseigneur, répondit Guilhaume en sortant de son atelier. Serviteur, messeigneurs, demoiselle … »

 Il fut stupéfait en détaillant la demoiselle Antoinette. Un souvenir vieux de vingt-cinq ans le figea, son cœur cogna plus fort, il revoyait sous ses traits dame Françoise, qui lui donna sa première vraie émotion.

« Toi aussi, mon bon Guilhaume, tu crois que tes yeux te jouent un tour ! Rassure-toi, ma fille Antoinette n’est pas un fantôme du passé, mais pour ceux qui ont connu sa mère, en considérant Antoinette ne peuvent voir que feue ma première épouse. Mais dis-moi, Guilhaume, es-tu bien installé ? Tes affaires sont-elles florissantes ? Combien as-tu d’enfants à présent ?

– Monseigneur, comme vous le savez, mon épouse a mis au monde deux garçons : Pierre et Estienne, puis une fille, Françoise, que Dieu garde sous sa protection, et elle porte en son sein un nouvel enfant ».

Avant que le président puisse dire un mot, son fils, d’un bon maintien sur son cheval altier, déclara à brûle-pourpoint :

« Monsieur mon père, si vous le permettez, je souhaite ardemment être le parrain de l’enfant de ce bon bougre ».

Ce trait décontenança le président un bref instant avant d’éclater de rire. Ce rire communicatif saisit Guilhaume puis la jeune demoiselle, et enfin au bout d’un temps le président repris :

« Si le bon bougre Guilhaume accepte ! »

Voyant Guilhaume affirmant son accord d’un signe de la tête, il rajouta :

«  Mais pour un parrain aussi prestigieux il vous faut, monsieur mon fils, une marraine de haut lignage ; que diriez-vous de la personne que voici, dit-il en désignant sa fille, qui est par ailleurs votre sœur ? »

Fièrement le petit monsieur manifesta son assentiment.

« Bien ! Il reste un point de détail à régler, certes essentiel : quand penses-tu, Guilhaume, que ton épouse entrera dans ses douleurs ?

– D’ici peu de jours, monseigneur, d’ailleurs depuis ces derniers temps la lassitude la force à prendre du repos ».

C’est ainsi que par faveur exceptionnelle, tolérant le jeune âge du parrain, monseigneur Maurin, archiprêtre de la paroisse, notifiait dans son registre que :

 

« Le vingt cinquième septembre mil sept cens trente six est né Louis Antoine Gribal fils légitime et naturel de Guilhaume Gribal et de Marie Portal et a été batisé le vingt-six du même mois son parrain a été noble Louis Daniel Antoine Jean Viel de Lunas fils de haut et puissant seigneur Mre Jean Antoine Viel seigneur de Lunas, baron du Pouget, Vendemian, St  Bauzile autres lieux président en la souveraine cour des comptes aides es finances à Montpellier et de haute es puissante dame Louise Françoise Thérèse de Montcalm de Viel de Lunas. La marraine à été demoiselle Margueritte Antoinette Viel de Lunas fille de Mre  Jean Antoine Viel et de feu haute es puissante dame Marguerite de Roquefeüil de Viel. Les soussignés »

 

La cérémonie fut suivie d’une belle fête villageoise sans prétention offerte par Guilhaume, d’abord en remerciement à leurs seigneuries, et à toute la communauté dans son ensemble ensuite. Cependant, une telle distinction attira pour le coup la convoitise de la part de ces jaloux qui n’aiment rien tant que tout à la fois envier et dénigrer des réussites qu’ils estiment ostentatoires. À y regarder de près, le succès des uns, pris malheureusement pour de l’arrogance, crée un certain dépit pour d’autres qui essuient régulièrement des échecs. Alors le destin, comme un balancier, semble donner aux premiers quelques malheurs pour réjouir de leurs  faillites les derniers.

Les mois passèrent. Celui de juillet 1737 fut d’une noirceur épouvantable : le foyer de Guilhaume et de Marie eut la visite de la Camarde pour le meurtrir doublement. Les petits Estienne et Françoise commencèrent par avoir de fortes fièvres accompagnées de vomissements et de diarrhées. Cela n’était pas inhabituel chez les tous petits, mais quelques tisanes ou quelques décoctions soigneusement choisies, venant en complément de la viande blanche d’un coquelet, légère et nourrissante, suffisaient pour que les chérubins soient sur pied ou en voie de guérison en une semaine. Or, dans le cas d’Estienne et de Françoise, rien ne les soulageait ni n’améliorait leur état. Cela en devenait inquiétant, à tel point que Guilhaume, pour apaiser la folle inquiétude de Marie, fit venir un médecin, malgré le peu de confiance qu’il avait de leur pratique (la triste fin de dame Françoise de Roquefeuil l’obsédait depuis le drame de 1723). Le docteur palpa longuement l’abdomen des enfants, voulut examiner leurs humeurs (régurgitations et selles), enfin il déclara qu’ils affrontaient une grave dysenterie. Il établit une ordonnance, avec de savantes préparations aux dosages précis, qu’exécuterait minutieusement l’apothicaire. Guilhaume voulut savoir la cause de ses terribles maux et surtout si les enfants se remettraient de ces atroces douleurs sans garder de séquelles, car Marie et Guilhaume passaient des nuits au chevet des enfants, tordus de douleur, pris par des délires effrayants, et ils doutaient que la raison leur restât entière. Le praticien, pour lui répondre, se parlait d’abord à lui-même en latin, puis enchaînait par quelques mots compréhensibles pour la vulgaire populace. Guilhaume comprit de son galimatias que les miasmes cernaient en permanence le genre humain, que la médecine guérissait tout ce que l’Éternel autorisait à guérir, il était atterré par tant de suffisance et aussi peu de connaissances. Lui, lorsqu’une serrure posait un problème, il démontait la pièce, expliquait le dysfonctionnement, remontait la mécanique et en garantissait le bon état de fonctionnement pour des années ; pourtant son apprentissage à lui ne durait pas moins que leurs prétendues études à eux, les carabins dont les honoraires frisaient l’indécence par rapport à ses justes gages.

Jean-Baptiste se désolait de voir sa filleule souffrir et dépérir. Il conservait la lucidité nécessaire pour réaliser que l’espoir de voir les deux petits jouer et le distraire de leurs cris et hilarités s’amenuisait régulièrement au fil des jours. Lorsqu’il sut les bambins atteints de dysenterie, la frayeur le glaça, car durant son dernier déplacement à Montpellier avec ses amis, portant son intérêt sur un livre traitant des poisons, le libraire lui parla de l’auteur : un grand médecin, Guilhaume Rondelet, qui avait sa chaire ici à la faculté dans les années 1550 et dont la mort fut provoquée par la dysenterie. Alors que penser de l’avenir des deux angelots quand la maladie balayait sans regret un éminent savant ? Certes, la mort de celui-ci avait eu lieu il y avait presque deux siècles, mais depuis lors la science n’avait progressé qu’à tous petits pas. Le bon sens lui conseillait de se préparer au pire pour soutenir ses amis dans le triste dénouement qu’il entrevoyait. Le dix-huit juillet, Estienne était enseveli au cimetière et dix jours après, sa sœur l’y rejoignait. En plein été il fit très froid, puis le souffle de la mort alla ailleurs figer pour l’éternité d’autres infortunés enfants avant de revenir à la charge, muni d’autres infernales malédictions.

En cette année 1738, le petit Pierre, l’aîné de la famille, suivait depuis quelques mois l’enseignement du régent des écoles. Guilhaume fondait sur lui beaucoup d’espoir, il envisageait pour lui sa propre succession, il le formerait avec enthousiasme pour qu’il mène son affaire plus loin encore et lui assure plus d’ampleur. Comme son propre père Antoine, Guilhaume pensait que seul le savoir permettait l’épanouissement dans quelques entreprises où il est loisible d’évoluer et ce savoir s’acquérait d’autant plus facilement que les conditions d’acquisition se déroulaient dans la chaleur de l’affection et la patiente pédagogie prodiguée avec bienveillance. Avec sa douceur coutumière, Jean-Baptiste lui faisait manipuler les outils comme s’il s’agissait d’instruments à jouer, le but consistant à fabriquer des objets utiles, mais le petit Pierre aimait surtout la compagnie des deux adultes qui ne posaient aucun interdit qui ne soit justifié, l’informaient des principes de base de cet univers laborieux, lui donnaient de l’importance en lui attribuant des tâches qu’il imaginait essentielles en voyant l’attention sérieuse de ses futurs compagnons, et cela le grandissait.

Or, début juin, cet enfant d’un naturel enjoué devint léthargique, son caractère se modifia, il manifesta du désintérêt pour l’apprentissage scolaire d’une part mais d’autre part, et cela en devenait incompréhensible, également pour l’activité manuelle dans l’atelier envers laquelle auparavant il déployait tant de volonté. Guilhaume s’interrogeait de cette quasi-somnolence, Jean-Baptiste pensait que la puberté le saisissait d’une bien singulière façon, lui engourdissant son esprit et ses muscles. Puis, très rapidement, les signes ne permirent plus le moindre doute, un mal tourmentait Pierre sous la forme de vertiges, de fièvres intermittentes, d’insomnies. Parfois, il s’immobilisait des heures, étendu à même le sol, le regard fixe, éteint de toute vie, la tête appesantie, une main empoignant son front, l’autre caressant son ventre, son être dégageait une infinie tristesse. Le même médecin qui l’année précédente avait examiné Estienne et Françoise, contrôla obligeamment le petit Pierre et cette fois-ci se parla en grec ancien, se gargarisant avec le mot tuphos ; il dédaigna informer les parents déconfits en nommant la maladie – la typhoïde abdominale – avec une précision sinistre, qu’une fois sur deux le sujet mourait s’il était adulte, mais si la maladie touchait un enfant la guérison tenait du miracle. Effectivement, Pierre dura courageusement jusqu’au vingt-quatre juin 1738. La si heureuse famille perdait en moins d’un an son troisième élément. Autour de la table, au moment des repas, les babillages et le rire enfantin disparurent presque, excepté les jours où Jean-Baptiste poussait la porte, tenant dans sa main quelques livres qu’il ouvrait pour changer les idées noires de ses amis en leur lisant passionnément des passages. Le petit Louis n’était pas en âge de comprendre ; pourtant les intonations, les mimiques de Jean-Baptiste le rendaient hilare, surtout quand ce dernier se mettait dans l’idée d’interpréter une pièce de théâtre et qu’il animait en déformant sa voix tous les personnages, même féminins. Peu importait que le sujet fut un drame : Louis, avec son rire, amenait l’esquisse d’un sourire sur les lèvres de ses parents, ainsi la toute nouvelle vie de cet être ravi et rayonnant de joie redonnait espoir dans l’avenir. Louis vivrait, il ne pouvait pas en être autrement, le destin ne s’obstinerait pas au point de réduire à néant le futur de la famille. La postérité, cet enfant de moins de deux ans la détenait à lui tout seul, il convenait dorénavant d’assurer sa conservation et de dégager son horizon des maux qui rogneraient son intégrité.

 


 

La vie reprit ses droits tout naturellement avec les terribles dangers cernant les existences réduites à toujours naviguer en milieux hostiles, qui cependant indiquent la seule solution valable, la lutte perpétuelle contre tous les périls. De ces atroces leçons, Marie et Guilhaume sortirent renforcés dans leur conviction d’envisager pour leur descendance d’autre progéniture afin de parer à tous les aléas, perpétuer leur lignée pour longtemps et accessoirement s’assurer le soutien familial pour leurs vieux jours. La situation économique s’y prêtait, elle continuait à être favorable, à tel point que l’année 1738 avait vu naître une réforme importante réorganisant la corvée royale sans aucune récrimination de la part des personnes touchées par la mesure, à savoir les paysans. En effet, ceux-ci se virent imposés chaque année six jours de travail sans gages, pour construire, rénover, et entretenir la voirie du royaume.

Le climat humain baignait dans la sérénité tout comme le climat atmosphérique, l’appréhension n’était plus de mise lorsque Marie pour la cinquième fois fut grosse. Le printemps, symbole de renouveau, lui apporta, le douze avril 1739, une fille, belle et vigoureuse qui, dans le cours de sa longue vie, témoignerait de deux rois, une révolution, un empire et encore un roi. Élisabet recevrait comme ses frères une bonne éducation, dispensée par la régente des écoles. Cela ne serait sans doute pas le cas de ce petit Jean Marrouger, né quatre jours après Élisabet dans l’hôpital de la paroisse : ses parents, venant de Vergèze dans le diocèse de Nîmes avaient, pour l’archiprêtre Maurin, l’état de mendiants ; la prospérité ne touchait pas les gens avec la même bienveillance. Épisodiquement, bien plus tard, les quelques petites filles privilégiées de la paroisse qui suivraient l’enseignement régulier de l’école religieuse côtoieraient la seconde fille du président, la demoiselle Antoinette Louise Viel de Lunas, lorsque ses puissants et nobles parents résideraient provisoirement dans leur possession du Pouget. La jeune demoiselle, par sa distinction naturelle en imposerait, bien sûr, à ses petites villageoises constituées pourtant de la progéniture des meilleures et des plus fortunées familles de la communauté. Élisabet, de deux ans plus âgée que la demoiselle, apprendrait beaucoup à son contact. Forcément, l’expérience du grand monde, de la haute société, serait détenue par la petite Antoinette Louise, qui se plairait à narrer les exceptionnels événements auxquels elle assisterait, témoin obligée de par son statut. Consentante de par sa nature de future grande dame, elle épouserait, en 1763, Philippe de Pavée de Villevieille. Élisabet se rendrait compte, en interrogeant et en écoutant les réponses de la demoiselle, que l’éventail des situations possibles pour une femme s’ouvrait proportionnellement à l’ambition déployée, que le schéma unique pourtant non gravé dans le marbre réservé à la femme d’être fille soumise, épouse obéissante et mère attentive pouvait se bousculer.

Pour se faire, Élisabet se déterminerait très tôt à mener une existence différente de ses camarades, mettrait beaucoup de volonté pour acquérir ce savoir si important qui avait permis à son père Guilhaume d’apprendre un métier, de s’établir, de prospérer. Or, la filière du compagnonnage excluait les éléments de son sexe qui, pour de mystérieuses raisons, demeuraient soi-disant inaptes aux métiers reconnus. Pourtant, elle retiendrait de la trajectoire paternelle et, dans une moindre mesure, de celle des parents de la demoiselle Viel de Lunas, qu’outre une obstination résolue, il lui faudrait inévitablement partir et élargir son champ d’horizon. Elle n’oublierait pas la leçon, déploierait son énergie pour gagner et conserver sa liberté, ne dépendre que d’elle-même en tout. Ouvrant ses yeux sur les activités réellement rémunératrices dont les femmes semblaient détenir le monopole, deux se détachaient du lot : la vente et la couture. La couture nécessitait de longues années d’apprentissage dévolues aux ouvrages fastidieux dont les couturières formées se dispensaient et se déchargeaient sur la nouvelle venue, pour finir après de longs travaux d’aiguilles avec les doigts déformés et la vision diminuée. La vente, par le dynamisme qu’elle avait remarqué les jours de marché, l’attirerait irrésistiblement avec une réserve toutefois : vendre certes, mais des produits de qualité tels que les soieries, les indiennes, les dentelles. Auparavant, à l’aube de sa destinée, Élisabet ne raterait aucune occasion d’observer, de profiter de toutes les circonstances pour accumuler des notions instructives, sans perdre de vue que son accomplissement personnel ne pouvait être que son œuvre. De nombreuses saisons passeraient avec leur lot de débordements et d’excès ; elle subirait plus qu’elle ne la vivrait, par exemple, la terrible année 1740, dont les gens parleraient longtemps comme un sommet des désastres que les petites gens endurèrent.

Cette année-là, il y eut quatre saisons froides ; les récoltes s’en ressentirent, le froid et sa sœur la faim assaillirent la multitude. Ceux qui passèrent le cap de 1740, lorsque par la suite ils vivront un dérèglement climatique, mythifieront l’expérience en déclarant : « Peu m’importe ce mauvais temps, j’ai survécu à l’an quarante ». Et les enfants, puis les petits enfants iront plus loin quand ils subiront les aléas du ciel en disant trivialement, pour se rassurer : « Je m’en fiche comme de l’an quarante », oubliant que les années fastes précédentes avaient permis la survie. Car, à bien y réfléchir, d’autres périodes auraient pu être prises en référence dans ce siècle, notamment l’hiver 1709 si méchant, sans parler des étés de feu comme celui de 1719 qui réduisit les rivières en chemins poussiéreux, les puits en profonds cloaques : cette année-là, l’été et sa sœur la soif agressèrent le peuple sans retenue. Sans oublier le domaine particulier de la finance, dans lequel le système de monsieur Law fit florès dès sa mise en place, pour finir lamentablement en banqueroute, laissant sur le pavé, un peu partout dans le royaume, en cette année 1720, des victimes ruinées exactement comme les crues des rivières qui emportent les arbres qu’elles viennent de déchirer, les abandonnant ça et là au bord de leur lit. Après cette folie financière durant laquelle Guilhaume faillit engager quelques fonds dans l’achat d’actions de la banque de monsieur Law, actions qui s’arrachaient à prix d’or de mains en mains pour d’hypothétiques plus-values, attirant les belles pièces d’or, pour ensuite ne plus rien valoir, le comble fut le retour du fléau pesteux. Débarquant à Marseille et maintenu dans cette région par des quarantaines intransigeantes, seule la peur de l’épidémie se propagea. Marie relatait souvent qu’étant jeune fille, cette peur entoura la mort d’un gagne-petit à Saint-Bauzille-de-la-Sylve en septembre 1721. Ce petit bonhomme, qu’on supposait habitant de Montpellier, chargé de sa meule montée sur un meuble en bois, s’installait périodiquement sur la place du village et affûtait couteaux, faux, cisailles, tous outils lui permettant de vivre chichement. Bien que connu de la communauté, son décès suscita la crainte, les autorités communales décidèrent de l’ensevelir dans un champ isolé et de brûler son matériel d’affûtage. Ainsi, le dogme de la prudence, établi depuis la nuit des temps pour préserver la race humaine, préconisait ce principe de précaution.

            En 1740, Guilhaume exerçait son art à Vendémian, paroisse située au sud de Saint-Bauzille-de-la-Sylve, à l’est du Pouget ; la maison bourgeoise dans laquelle il œuvrait avait été édifiée par le maître maçon du lieu, Joseph Gast. Or, depuis le temps que ces deux là  se croisaient sur les chantiers, l’amitié les avait soudés très tôt de façon indéfectible ; de plus, le parcours initiatique de leur formation se ressemblait fort, venant tous les deux du compagnonnage. Cela leur donnait une totale confiance l’un vis-à-vis de l’autre, aussi ne craignaient-ils pas, se côtoyant régulièrement, de se dévoiler les gestes essentiels de leur métier respectif, ce que leurs sociétés défendaient formellement. Ce signe d’abandon ne pouvait se comprendre si l’on écartait la totale confiance que ressentaient mutuellement les deux maîtres. Pour conforter le lien amical, Joseph Gast devint, le vingt-trois mars 1741, le parrain du fils de Guilhaume, auquel il donna son prénom. Le plus conséquent, dans ce geste important d’accepter un parrainage, était l’engagement moral inhérent à l’acte, le filleul pour le coup se voyant attribuer des parents de substitution dans le cas malheureux d’une disparition prématurée de ses géniteurs. Il faut dire que lorsque Joseph naquit, Marie allait sur ses quarante ans et Guilhaume les avait largement dépassés, d’où le souci de celui-ci de donner à son fils un solide tuteur qui pût lui assurer dans le futur, en cas d’infortune, un soutien valable. Autrement, tout événement fâcheux écarté, il était possible d’entrer en  apprentissage du métier auprès du parrain, Joseph Gast, maître maçon, possédant les qualités nécessaires.

Or, l’année 1742 fut funeste. Une épidémie toucha le royaume, les personnes atteintes se plaignaient de maux de tête, fièvres, courbatures et gênes respiratoires, la malédiction poussait bon nombre de sujets affligés de ce mal au tombeau. Joseph, nourrisson à peine sevré, disparut le premier juin. Deux autres petits garçons, fils du président Viel de Lunas, en furent à leur tour victimes : d’abord Marc Antoine puis, en décembre, Gilbert Antoine. La nouvelle la plus stupéfiante fut cependant le décès du président lui-même : Antoine Viel de Lunas mourut le trente août 1742 à l’âge de quarante-six ans. Guilhaume en reçut un coup douloureux au cœur : voila son protecteur, à peine moins âgé que lui, quittant ce monde à ce moment précis où ses efforts portaient ses fruits ! En effet, les États du Languedoc, grâce à son administration irréprochable, devenaient la province la plus riche du royaume en capacité d’ouvrir un crédit au roi en personne, dépourvu maintes fois de moyens suffisants pour financer sa politique ambitieuse mais par trop dispendieuse. Le président avait atteint un si haut niveau de compétence que plus personne ne doutait que les portes du Conseil royal s’ouvrissent toutes grandes. Les plus optimistes concevaient sans peine que le poste de ministre principal lui serait dévolu dès la mort du vieux cardinal de Fleury, titulaire de la fonction depuis 1726 et approchant ses quatre-vingt-dix ans. Une saillie circulait et amusait la cour, disant que la France depuis cent ans est bien malade, qui prend ses cardinaux pour des médecins : le premier (Richelieu) l’a saignée, le second (Mazarin) l’a purgée, le troisième (Fleury) l’a mise à la diète. Le cardinal de Fleury était né à Lodève en 1653, la même année que le père du président, Jean Viel de Lunas. Lorsque ce dernier devint banquier à Montpellier, le futur cardinal, dans la même ville, à la même époque, était nommé chanoine. Ensuite, le régent Philippe d’Orléans l’appela, lui offrit le poste de précepteur de Louis le Quinzième et il obtint le rare privilège de monter dans le carrosse du roy. Cette double faveur lui permit par la suite de dialoguer directement avec son ancien élève et de pousser auprès de Sa Majesté quelques protégés de valeur. Nul doute qu’il remarqua le grand talent du président de la cour des comptes de sa province d’origine, dirigeant prudemment à son exemple et honnêtement, sans tirer la moindre fortune de son mandat comme lui de sa charge de ministre principal, se contentant tous deux des appointements prévus.

Cependant, à la différence du cardinal, le président, dans ses dernières volontés, souhaita être inhumé dans l’église Sainte-Catherine du Pouget, témoignage de son attachement à une baronnie qu’il affectionna particulièrement. La communauté du Pouget, en hommage, nomma l’une des voies de la paroisse « La promenade Antoine Jean Viel de Lunas ». La cérémonie mortuaire eut lieu le trente et un août, lendemain du décès, en présence de l’archiprêtre Maurin et des curés Portal, Pouget, Blayac ; des prêtres Roudier, Louer, Boudou, Amadou, Bonniol, Fleys ; du prieur Fauvussac et des frères Estorc et Idaire. Dans son prêche, l’archiprêtre rendit hommage au 

 

« Seigneur du-dit lieu, Sourlan, Sarremejean, Caunas, Saint-Martin, Gourpascal, Vial de Nise, la Seguinarie, baron du Pouget, Vendemian, Saint-Bauzile-de-la-Silve, Pouzols, Saint-Amans-de-Reulet, l’Estan et autres places, conseiller du Roy en ses conseils, président en la souveraine cour des comptes aydes et finances de Montpellier ».

 

La population nombreuse témoigna sa sollicitude à sa jeune veuve, entourée de Antoinette Marguerite – future épouse, en 1748 du capitaine d’infanterie de Girard de Colondres, de ses jeunes fils, Louis Antoine, l’aîné du haut de ses quatorze ans et Louis Jean ; et de ses deux filles, Antoinette Louise et Antoinette Jeanne.

Guilhaume réalisa ce jour-là avec plus d’acuité la brièveté du temps. Regardant autour de lui les hommes de sa génération, spectres blanchis sous le harnois, il s’interrogeait : où étaient-ils ces éphèbes, ces Apollon de jadis, qui se disputaient hardiment les faveurs des Lysistrata champêtres, des rustiques Daphné ? Ils ne répondaient pas tous présents, d’ailleurs, et pour les plus robustes, quelle désolation ! Rien, non, rien pour rappeler les gaillards d’antan qu’ils furent, et lui-même, Guilhaume, comment le voyait-on ? Quant il regardait le dos de ses mains épaisses avec leurs taches de terre qui s’agrandissaient, ses idées se brouillaient, la mélancolie le bouleversait. Alors, il songeait à ses pauvres enfants défunts, accrochant son attention en ultime espoir sur Louis, qui suivrait bientôt l’enseignement du régent des écoles et qui, en attendant, veillait sur sa sœur Élisabet, et sur celui qui allait venir sans doute au printemps prochain, Marie étant à présent sûre d’être enceinte. Au cours des mois qui suivirent, Jean-Baptiste, aussi heureux que ses amis du futur évènement, tombait certains jours dans un état particulier. Guilhaume, par exemple, n’avait pas d’écho à la question qu’il lui posait, il voyait son ami absorbé par de profondes réflexions qui parfois s’extériorisaient en mimiques et petits gestes des mains, un peu comme s’il conversait avec un tiers, tandis qu’il continuait son ouvrage mécaniquement, ses mains agissant alors en toute indépendance, de leurs propre initiative. La dextérité comme réflexe, Guilhaume attribuait ces absences à la vieillesse sournoise qui se réjouit de la débâcle qu’elle provoque, jusqu’à ce qu’un jour Jean-Baptiste s’ouvre à lui.

« Mon bon Guilhaume, depuis la mort du seigneur j’ai beaucoup médité. La mort ne m’effraie pas, c’est une chose naturelle. Alors voilà : je m’en retourne dans le Quercy, à Saint-Céré, la paroisse qui m’a vu naître.

– Mais tu n’y connais plus personne, alors qu’ici tu as l’affection de tous !

– Certainement, mais tu es bien placé pour savoir que toujours j’ai entretenu le feu de l’amitié. Rares sont les lettres que j’écris qui n’ont pas de réponse, même ceux qui n’eurent pas la chance d’être instruits, malgré leur illettrisme, trouvent des astuces pour me donner des nouvelles. Ne t’inquiète pas pour moi, j’ai partout des amis solides, toi le premier. Vois-tu, Guilhaume, la conclusion de mes réflexions c’est que l’on doit partir d’où l’on est venu, ainsi la boucle est bouclée.

– Comme tu veux, Jean-Baptiste. Mais avant ton départ, j’aimerais que tu sois le parrain de mon prochain enfant ; si c’est un fils, s’appelant Jean-Baptiste, j’aurais l’impression… enfin,  tu comprends … »

Le vingt-trois mars 1743, Jean-Baptiste poussait son premier cri. Mais très vite il fut en souffrance, il ne gardait pas le peu de lait qu’il prenait du sein de Marie, il respirait difficilement et son petit corps dégageait une vive chaleur qui augurait un triste dénouement. Neuf longues journées douloureuses passèrent avant que ne cesse le calvaire de Jean-Baptiste, par sa fin prématurée. Son parrain, le fidèle Jean-Baptiste Gradé, après des échanges de correspondance, établit son itinéraire vers Saint-Céré en fonction des compagnons qui parcouraient les chemins en direction du Quercy, ce qui lui assurerait une sécurité quasi absolue. Pour emporter les objets auxquels il tenait, ses nombreux livres et ses affaires ordinaires, Jean-Baptiste avait pensé à construire une charrette à bras, puis il se rangea à l’avis de Guilhaume d’acheter un âne qui, bien bâté, serait plus efficace pour le transport et qui pourrait être revendu avantageusement à l’arrivée. Mais lorsqu’il eut l’animal à sa disposition, Jean-Baptiste écarta vite cette idée : à son âge, il n’allait pas s’établir maquignon ! D’autant qu’il attribua un nom à son âne, signe d’un attachement solide voire définitif. Un jour, il chargea l’âne Alpha de tout ce qu’il emmènerait, afin se rendre compte de ses possibilités. Il tira par la bride et ils parcoururent ainsi une bonne lieue. Il revint en secouant sa tête de droite à gauche, il déchargea et rangea ses affaires puis alla voir Guilhaume.

« Guilhaume ce n’est pas possible !

– Je savais bien qu’au dernier moment tu ne pourrais pas partir !

– La question n’est pas là ! Alpha, mon âne, je vais le tuer à la tâche, il m’en faut un deuxième. Puis, cela lui fera de la compagnie… »

Guilhaume lui offrit donc l’âne Oméga. Le jour venu, tenant par leur bride Alpha et Oméga, Jean-Baptiste, qu’entouraient quelques compagnons de route, commençait son odyssée, promettant à ceux qui restaient de leur expédier quelques missives. La première, Guilhaume la reçu en fin d’automne par les bons soins du colporteur. Jean-Baptiste y mettait beaucoup d’application à expliquer le bon comportement de ses ânes, osant même dire qu’il lui arriva, chemin faisant et se trouvant provisoirement seul, de lire à haute voix pour son plaisir et de remarquer de la part d’Alpha et d’Oméga plus d’attention à son interprétation que ne pouvaient en avoir d’autres animaux officiellement doués d’âme et de raison. Il parlait aussi d’une nouvelle maladie, aussi terrible que la peste, se transmettant comme celle-ci par simple contact. Les Italiens la nommait « influenza di freddo » ou influence du froid ; pour les Allemands c’était « grippen » : une fois francisée, cela donnera d’abord l’« agrippe », car la maladie agrippait l’individu, puis, par le changement de place de l’apostrophe, la « grippe ». Cette grippe fit de grands dégâts en 1743, mais n’en avait-elle pas déjà fait en 1742 ? Il terminait sa lettre en évoquant cette nouvelle mode que la reine avait importé de sa Pologne natale et qui consistait, pendant la période de Noël, d’installer dans la pièce principale de la maison un sapin sur lequel étaient fixées quelques chandelles. Ainsi, aux repas du soir et aux veillées, les gens égayaient pour un temps leur difficile quotidien.

D’autres lettres de Jean-Baptiste arrivèrent, toujours aussi plaisant à lire qu’il l’était à écouter. Ses lettres empruntaient deux circuits différents suivant les opportunités de l’instant. Le premier, officiel, régulier et onéreux était la Poste royale : d’un relais à l’autre, son courrier partait dans la malle-poste et, centralisé à Cahors, descendait sur Toulouse, obliquait vers l’est, Carcassonne, Narbonne, pour arriver à Montpellier, puis de là vers le point final du circuit : le bureau de Gignac du surintendant de la ferme générale de la poste, dont le directeur avait été régulièrement choisi après un appel d’offres pointilleux. Les critères dont devait répondre le candidat consistaient d’abord à ne pas être d’autre religion que celle du roy ; ensuite, à mettre à la disposition de la poste un immeuble, puis tenir une comptabilité irréprochable : encaisser les taxes, les reverser à la ferme afin d’être rétribué, donc répondre de la probité de ses commis. Alors, après avis de monsieur l'intendant des États du Languedoc et de la municipalité du lieu, le candidat retenu devenait pour un temps maître de poste. Pourtant, malgré toutes ces garanties, la méfiance persistait et la raison se nommait : « Cabinet noir » ou « Cabinet du secret des postes ». En effet, les particuliers demeuraient circonspects vis-à-vis d’un service en capacité d’obtenir des renseignements sur les idées du public. Car enfin, les mots couchés sur le papier appartiennent à l’intime et ce n’est pas un hasard si le mot « couchés » est employé, preuve s’il le fallait que l’écriture se rattache strictement au domaine privé. La correspondance en instance au bureau de Gignac devait pour finir en être retirée. Or, partant du Pouget, il fallait compter quatre lieues et demie avec le retour. Guilhaume, pour s’éviter tout déplacement inutile (les autorités communales n’ayant pas jugé utile ni de rétribuer un courrier, ni de créer un poste de coursier), avait comme tant d’autres chargé le bon marchand ambulant de récupérer le courrier, celui-là même qui habituellement vendait dans les bourgades, les hameaux et les fermes les menus accessoires domestiques dont les femmes avaient grande nécessité, tel les fils de couleur, aiguilles et rubans. Évidemment, les gens, en plus de lui régler la taxe, lui consentait deux ou trois deniers et ainsi tout le monde y trouvait son contentement.

Le deuxième circuit était aléatoire, irrégulier, mais disposait d’un avantage considérable sur le premier : il était gratuit. Il reposait sur les bonnes volontés des personnes de confiance qui cheminaient par obligation professionnelle ; soit, dans le cas de Jean-Baptiste, les nombreux compagnons qu’il avait côtoyés. Ainsi, son courrier passait entre une multitude de mains consciencieuses, dans une direction transversale plus courte mais prenant paradoxalement plus de temps et dont les étapes essentielles se nommaient Figeac, Rodez, Millau et Gignac. En outre, toutes ces mains respectaient la sacralité de la correspondance, en aucun cas n’en dévoilaient la teneur.

Un jour, en fin d’année 1744, le colporteur remit à Guilhaume une lettre de son ami. Ce dernier l’informait des dernières nouvelles qui couraient, dont une stupéfia, à ses dires, le royaume. Le roy bien-aimé Louis le Quinzième, en grand danger de mort à la suite d’une maladie et à la demande du clergé pour obtenir l’absolution de ses fautes, conséquences de sa vie dissolue, se déclara indigne du nom de Roi Très Chrétien. Ses turpitudes immorales se voyaient ainsi fustigées publiquement et le choc fut immense dans toutes les provinces. Pourtant, les sujets durent supporter la royale dépravation pendant encore trente ans, jusqu’au dix mai 1774. Bien souvent, le roi se désintéressait du gouvernement du royaume au profit des protégés de ses favorites. Cependant, pour donner du poids à un repentir dont il voudrait assurer le clergé de sa sincérité, il tourmenta pendant les années qui suivirent les Huguenots. À Montpellier, ces derniers subirent d’injustes répressions. Ces faits, Guilhaume les relata à Jean-Baptiste, en lui remémorant ce dont ils avaient été témoins autrefois : l’abjuration d’une protestante, à laquelle ils assistèrent contraints, eux et la communauté du Pouget. Ils firent partie des personnes qui ressentirent alors un grand trouble, devant le spectacle d’une humiliation voulue exemplaire par le clergé local, sur une personne modèle de moralité, contrairement à ce roi par trop libertin. L’évènement se déroula le dix septembre 1727 dans l’église Sainte-Catherine. Dame Gervaise Frebouillie, veuve de Jacques Fabre, par-devant l’archiprêtre Maurin, Estienne Vigouroux clerc tonsuré, les autorités communales représentées par Jean-Antoine Boussuges, Jacques Casernes, Decombet, et toute la population obligée – qui ne put dans son ensemble prendre place dans l’église, un grand nombre devant affronter la pluie battante sur le parvis, implora :

 

« La miséricorde de Dieu aiant recognue la faussetté de la religion de calvin dans laquelle elle a vécu elle nous auroit témoignié vouloir rentrer dans le sein de l’église catholique apostolique et romaine et pour cet effeait après l’avoir instruite elle auroit fait de nous une confession générale ».

 

Ainsi, reconnaître d’hypothétiques fautes par rapport à une règle qui régit le plus grand nombre, telle semble être de toute éternité la Loi. La différence de dame Gervaise Frebouillie devait être gommée et, pour une efficacité absolue, devait l’être publiquement. Heureusement pour les personnes dépourvues de sentiments malsains, ce genre de représentations ne se renouvela pas au Pouget, même dans ces années de forte répression qui sévit dans le district montpelliérain.

Brassant les souvenirs, Guilhaume annonça à son ami le décès, en mai 1744, de Louise Chabanette épouse Fournier, à l’âge canonique de quatre-vingt-neuf ans, lui rappelant comment son mari Antoine Fournier, procureur du roy de la baronnie du Pouget, faisait montre de suspicion pour tout ce qui touchait l’inviolabilité de la propriété, se méfiant des serruriers qu’il supposait savoir trop bien ouvrir sans les forcer les serrures les plus sûres. Pour réaliser les travaux du procureur Fournier, Guilhaume et Jean-Baptiste avaient dû jurer de leur honnêteté sur leur foi chrétienne et, outre cela, lui démontrer que leurs serrures étaient uniques, répertoriées dans des registres où leur forme exclusive déterminait un numéro que portait la serrure, identique à celui de la clef. De plus, à chaque création de serrure, une forme nouvelle était prescrite et rendue obligatoire par les règlements sévères de la corporation qui y veillait avec rigueur. Enfin, pour obtenir une nouvelle clef, le particulier devait se présenter avec sa serrure dans l’atelier du maître. Cela dit, Guilhaume et son compagnon avaient dû développer force arguties pour vaincre le scepticisme de l’homme de loi, rompu à toutes les déviances humaines. Ils y avaient réussi et avaient exécuté les travaux demandés, un peu avant la naissance du regretté Estienne, à la grande satisfaction du procureur du roy et de sa dame. Cette dernière voulut alors, insigne honneur de son contentement, être absolument la marraine du fils trop tôt disparu de Guilhaume ; ainsi, le cinq janvier 1733, Louise Chabanette, épouse du procureur Fournier, s’alliait moralement au foyer de Guilhaume, en lui ouvrant accessoirement les portes de la gent judiciaire pour qu’il puisse proposer les services de son art à ces hommes de robe, des chambres, du parquet et des sommiers.

Guilhaume donna ensuite à Jean-Baptiste des nouvelles des siens : Louis, qui était à présent un bel enfant sachant depuis peu ses lettres et dont le régent des écoles Jean Vincent Jausiol de Lafeuillade guidait les premiers apprentissages, enchanté par la vivacité d’esprit de son jeune élève qui flattait la fierté paternelle par ses bonnes dispositions. Élisabet, dont il ne se lassait point de contempler les traits et qui sous peu, elle aussi, suivrait l’enseignement de la régente, la dame Girbal ; et bien sûr Marie, dont il goûtait la compagnie avec la même débordante passion.

Ces échanges épistolaires se prolongèrent quelques années, pour cesser tout naturellement du côté de Jean-Baptiste, comme il l’avait imaginé et souhaité : la boucle se refermait simplement. Le fleuve n’est jamais aussi près de sa source que lorsqu’il se jette dans la mer. Gradé Jean-Baptiste vit grandir en lui le désir de la Connaissance, il partit, parcourut un petit bout du monde et revint en compagnie de deux ânes, son Alpha et son Oméga, chargés de ses nombreux livres, trésors saturés de la pensée humaine qui ne purent étancher sa soif de savoir. L’ambition de Guilhaume, pour être plus commune, n’en demeurait pas moins difficile. Il venait d’atteindre la cinquantaine et même s’il conservait un état physique très peu altéré, il savait que l’implacable vieillesse, sournoisement, l’atteindrait. En bonne logique, sa chère Marie, ses jeunes enfants lui survivraient ; il se devait d’anticiper le futur et si les épidémies, les accidents lui furent épargnés jusqu’à présent, la prudence commandait une sage prévoyance, d’autant que Marie vit, pendant l’année 1746, son ventre s’arrondir, fruit incontestable d’un amour indéfectible. Pierre vint au monde en 1747, le premier janvier. Déclarée premier jour de l’année depuis moins de deux siècles, cette journée ne possédait aucun caractère festif, contrairement à l’Épiphanie et aux journées débridées de carnavals qui se déroulaient dans tel ou tel lieu jusqu’au mardi précédent le Carême. Les parents, au comble du bonheur, accueillirent leur nouvel enfant, don du ciel qui serait, vu leurs âges respectifs, le dernier. Aussi, voulurent-ils faire une grande fête pour le baptême. L’enfant paraissait si robuste qu’ils décidèrent d’attendre pour le baptiser le cinq janvier, la fête de l’Épiphanie, chargée de tant de symboles religieux, qui conviendrait très bien. La question du parrain et de la marraine allait de soi, le couple Séverac, ami du foyer et de surcroît cousin de Marie, fut choisi. D’ailleurs, le quatre septembre 1742, Marie avait été la marraine de Pierre, fils de Pierre Séverac, petit-fils de Pierre Séverac, maître maréchal à forge ; ce dernier, par son mariage avec Élisabet Salze, était devenu l’oncle de Marie – la fille d’Anne Salze. En outre, Guilhaume, depuis son arrivée au Pouget et son installation, eut maintes fois des contacts professionnels avec le maître maréchal qui appartenait à sa génération et dont le parcours professionnel débuta par le compagnonnage. Cette collaboration régulière sur des chantiers communs fournit l’occasion à l’amitié d’entremêler tous les fils de la toile. Pierre Séverac fils, comme il était prévisible, formé par son père, devint à son tour maître maréchal à forge en prenant la succession, sans être obligé de présenter un chef-d’œuvre, la corporation accordant dans ce cas précis une dispense. Mais bien avant, en mars 1740, il se maria avec une jeune fille d’Aniane, Jeanne Sauclière.

Cette fameuse année froide de 1740, qui en fait commença en octobre 1739 par de fortes gelées tenaces, la terre devint pierre, les glaces saisirent les rivières les plus larges qu’on traversait en charroi. En janvier, il sembla que le redoux arrivait, mais l’hiver ne lâchait pas prise, la neige tomba régulièrement jusqu'à fin février. Les jours précédant le mariage, tout ce que la famille, les amis possédaient de bras fut mis à contribution pour dégager partiellement les voies afin que la procession traditionnelle eut lieu. Les jours suivants, la neige ne disparut qu’aux endroits ensoleillés, mais cette année-là le soleil céda sa place aux pluies froides du printemps ; ensuite arrivèrent les orages et les capricieuses averses de l’été sans que le soleil, pour une période significative, n’ait pu faire monter les températures. L’année se termina par quelques inondations catastrophiques, avant que les gelées ne reviennent plus redoutables encore que celles du précédent hiver. Il n’y eut en somme qu’une seule et longue saison : un hiver, durant plus d’un an. Tous se disaient qu’ils n’avaient jamais vu cela et que décidément ils vivaient des temps de dérèglements généralisés, en ajoutant que cela n’irait pas en s’arrangeant.

Ces considérations météorologiques amusaient Guilhaume qui, dans les veillées, taquinait les passéistes qui mythifiaient les temps anciens.

« Savez-vous, disait-il très sérieusement, qu’il me fut rapporté qu’en un certain lieu, il y a quelques années, il plut tant et tant qu’un homme s’appelant… » Il s’arrêta de parler, interrogeant du regard ses enfants. « Noé ! Noé ! » criaient Louis et Élisabet. « Il construisit un grand bateau et appela tous les animaux ». De son doigt il désignait alternativement Élisabet et Louis. « Un chien ! » vociférait Élisabet, « un cheval ! » s’égosillait Louis ; et le jeu continuait pour le plus grand plaisir des enfants et de Marie qui soufflait des réponses lorsque l’un ou l’autre hésitait, en songeant que dans quelques temps le petit Pierre jouerait avec eux. 

visites