Quatrième époque

                                                      

A

 

u printemps 1780, Pierre et son épouse Françoise Jouliés, accompagnés d’Élisabet – qui, malgré ses quarante ans, n’avait rien d’une vieille fille comme il était d’usage de nommer les femmes célibataires de cet âge et qui se présentait avec des manières élégantes et des atours raffinés, forçant l’admiration de ceux qui l’approchaient, en particulier son neveu Pierre-fils –  rendaient visite à la famille pougétoise. La famille : la mère Marie Portal presque octogénaire, le frère Louis toujours dans l’incertitude et le questionnement sur l’avenir de son métier. En janvier 1776, il avait enregistré la suppression de nombreuses corporations excepté, grâce aux fortes pressions des maîtres, celles assimilées aux « métiers de danger » tels les imprimeurs, barbiers, orfèvres, apothicaires et serruriers. Puis, huit mois après, il avait noté le rétablissement des corporations dans leurs droits. Cette première tentative pour réduire à néant des siècles d’organisation de l’activité humaine troubla Louis à ce point qu’il se persuada qu’avec son père avait disparu une certaine idée de la structure de la société. Dès lors, il voyait d’un bon œil que ses fils François et Louis, tout comme sa fille Élizabeth, profitassent des connaissances agricoles de leur mère Marguerite Fourestier, dont la santé fluctuait et inquiétait, depuis le décès en avril 1778 de sa fille Marguerite, ravagée par la petite vérole. La petite Marguerite fut l’une des victimes de cette redoutable épidémie en latence qui accablait régulièrement les populations. Pourtant, la science médicale avançait dans le traitement de la variole. Des chercheurs avaient réalisé des expériences aboutissant à une thérapie efficace qui se répandit peu à peu partout dans le monde civilisé. Il suffisait de prélever la substance des pustules d’un malade très atteint, de la conserver dans des fioles appropriées au minimum un an afin d’amoindrir sa force contaminatrice, puis d’inoculer une faible quantité du produit dans l’organisme humain pour l’entrainer à combattre ce fléau. La vaccine – ainsi nommait-on ce procédé efficace – subissait parfois des échecs retentissants, confirmant l’idée que se faisait le clergé local de cette science qui empêchait les desseins de l’Éternel. Ainsi, sur les registres, l’archiprêtre Auguy et le prêtre vicaire Vernet stigmatisaient « le vexin de la petite vérole » comme seul responsable des décès, en octobre et novembre 1779, de François Fourestier fils et de Jean Pérète fils puis, en décembre 1784, de la jeune Jeanne Fournier. Marguerite mère ne supporta pas ce douloureux coup du sort, l’émotion qu’elle ressentit influa sur son état physique, même si pour donner le change, elle invoquait les problèmes des femmes de son âge. Pour le rassurer, elle était allé jusqu’à demander à son mari Louis, parrain début mars 1780 de sa nièce Marie Rouïre, fille d’Élisabeth Fourestier et de Pierre Rouïre, d’inviter la marraine et surtout sage-femme Jeanne Fabre, de passer la visiter afin de la conseiller dans cette affaire de femme.

Dans ce contexte, la visite des Montpelliérains à la parentèle fut pour celle-ci un appréciable moment d’agrément. Pierre, cette fois, avait apporté dans ces bagages un produit certes connu depuis le père de Louis le Grand, mais exclusivement par les puissants du royaume et qui, à présent, se répandait, malgré sa cherté, par l’entremise des apothicaires – qui toutefois doutaient des vertus médicinales du produit – et surtout des droguistes. Ils magnifiaient exagérément les qualités de ce chocolat, devenant par leur voix la panacée universelle grâce à ses propriétés euphorisantes qui, en agissant sur le moral, répercutaient sur le physique un bien-être propre à ne donner aucune prise aux miasmes. Il y eut donc, en ce printemps 1780, chez les Gribal du Pouget, une veillée à thème en l’honneur du chocolat. Les invités, cousins, voisins, copains, allèrent ce soir-là de découvertes en révélations sur un aliment que nul n’avait auparavant dégusté. Pierre déballa, sur la table nappée d’une toile blanche, le contenu d’une petite malle. Il disposa l’une sur l’autre ce que tous reconnurent pour être des plaques de fines planchettes épaisses d’un doigt, d’une couleur repoussante.   

« Belles dames et bons hommes, claironna Pierre, le Chocolat ! Issu de la fève de cacao ! »

À ce dernier mot, les enfants continrent leur rire. Puis, Pierre déplia une première feuille de papier.

« Venus de la lointaine île Bourbon, les Gousses de Vanille ! »  Tous les yeux fixèrent ces choses noires et molles. Puis d’autres feuilles se déplièrent, le contenu désigné par un nom méconnu.

« De l’Inde mystérieuse : la Cannelle ! » Ce n’était que des bâtonnets bruns très clairs.

« La Noix de Muscade ! » … Qui ressemblait aux noisettes de chez eux.

« Le Sucre ! Extrait de la canne à sucre, c’est une plante que je comparerais à nos roseaux mais en plus exubérants, le goût du sucre rappelle un miel très doux ». Ils virent une chose d’une texture comparable au gros sel mais de couleur orangé.

« Pour finir, le Piment et le Poivre, à manipuler avec précaution, car ces deux-là échauffent les sens, ce sont des compagnons en gaillardise pourtant pas plus gros qu’une lentille pour l’un, mais rouge comme le sang pour celui-ci », dit Pierre en exhibant entre ses doigts un piment fripé.

De tous les ingrédients, le public ne connaissait que le lait indispensable pour valoriser les préparations. Il fut incorporé au chocolat qui, ayant fondu, clapotait dans un récipient. Pierre, en expert, versait le résultat obtenu dans des coupes en ajoutant, en plus ou moins grande quantité, une ou plusieurs des denrées pilées, grattées, ou telles quelles, qui s’étalaient sur la nappe. L’inattendu goût amer de la boisson inconnue ne souleva pas l’enthousiasme ; pourtant, Pierre les avait avertis sur l’art de bien consommer cette nouveauté, en la gardant longtemps en bouche pour que s’exhale la saveur originale et pour s’habituer en douceur à cette sensation inédite. Parmi tous, un seul en redemandait jusqu’à saturation : Pierre-fils, dont les lèvres largement bordurées  de brun provoquaient les rires, le sien en priorité, du plaisir de ne pas se voir interdire ce qu’il y a quelques mois ses parents le forçaient à boire pour le fortifier. Ce que ces particuliers ordinaires, et à cette occasion dégustateurs dubitatifs, ignoraient et dont ils n’imaginaient pas la hauteur, était le prix exorbitant de cette boisson de roi, que pour des lustres encore se réserveraient les plus aisés. Il valait donc mieux que les plus humbles n’y prissent pas goût immodérément.

Les gens des campagnes, par ailleurs, comparés aux citadins, étaient toujours en décalage au point de vue des nouveautés. Les informations, les innovations, le petit peuple du Pouget s’en emparait en gros par quatre canaux essentiels : d’abord les colporteurs et, dans une moindre mesure, les rémouleurs, qui concevaient leur métier en conversant sans cérémonie avec les clients, de tout, de rien, du dernier potin ; ensuite les voix officielles : le prêtre dans son prêche dominical, les placards du conseil politique communal ; puis, pour certains habitants, les communications de la branche familiale installée en ville ; enfin, les marchés hebdomadaires, les foires annuelles, autorisés par lettres patentes aux cités importantes voisines, telles Gignac ou Clermont-de-Lodève. Or, fin mai, début juin 1780, une nouvelle incroyable délia les langues à la hauteur de l’information exceptionnelle qui circulait de proche en proche : un sardine bouchait le port de Marseille ! Les trois éléments de la nouvelle furent analysés et commentés séparément : le sardine, le port, Marseille, car peu de membres de la communauté pouvaient concrétiser par des mots la réalité dans sa globalité, n’ayant qu’une idée vague sur les poissons de mer et les villes portuaires. Certes, ils savaient par ouï-dire que Marseille était une ville démesurée, située au bord de la grande mer, éloignée d’environ cinquante lieues du Pouget. Ils imaginaient Montpellier, visitée par quelques-uns, tellement impressionnés de leur voyage, qu’ils en avaient grossi les traits, et qui restait pourtant en deçà de ce que devait être Marseille. Mais la mer, cette mer qu’ils n’avaient jamais vu, comment expliquer ? Les pèlerins qui revenaient de lointaines contrées, de passage dans la paroisse, en racontant leur périple dans une veillée s’embrouillaient toujours et cafouillaient cette mer : l’immensité, les vagues, l’écume des flots, le ressac. Un poète, peut-être, aurait-il pu les éblouir de la mer. Le port maritime restait un concept inconcevable, ce n’était pas les quelques barques des humbles pêcheurs de la rivière Hérault, accostées sur les rives ou les pontons qui les éclairaient sur le gigantisme d’un grand port.

Un sardine ! D’entrée, un désaccord s’établissait : devait-on dire un ou une sardine ? Pour les quelques villageois ayant des contacts avec les gens du château, il convenait d’employer le féminin et ils rapportaient des renseignements utiles sur ce poisson de mer qu’ils tenaient de source sûre des domestiques du vicomte Daudé d’Alzon, car le seigneur ne résistait jamais, quand sa maison se remplissait de nobles et puissants visiteurs, à se faire livrer les produits frais de la dernière marée, jugeant qu’en sa demeure banqueter avec des poissons de rivière l’eut déclassé de son rang, ces poissons-là avec leur goût de vase, les gens de qualité les laissaient volontiers à disposition du commun. Les spéculations sur ce poisson capable d’arrêter le trafic maritime marseillais cessèrent quand le cuisinier du vicomte, Jean Gineste, homme mûr, la quarantaine bien sonnée, dévoila la singulière histoire dont il fut instruit par son maître qui, fin gourmet, aimait converser avec lui à propos des recettes culinaires que créaient les chefs des nobles maisons. Entre deux soubresauts, d’un rire devenu fou, Jean Daudé d’Alzon raconta :

« Mon brave Jean, mon fameux Jean venu exprès de Salvanhac de Rodès pour me faire la cuisine, contente-toi en maître queux de tes fourneaux, tu t’éviteras le ridicule.

« Effectivement, le Sartine a barré le port de Marseille, mais en l’occurrence il s’agit d’un bateau baptisé Sartine pour honorer notre ministre de la Marine, Antoine Sartine, qui réalise un travail remarquable pour rehausser la flotte de notre roi Louis le Seizième. Ce vaisseau nommé le Sartine s’est illustré en de glorieux combats en Inde, aux Amériques contre l’Anglois, mais ces combats l’ont touché à tel point qu’il n’eut que la force de venir s’échouer le dix-neuf mai dans le port et en conséquence, de bloquer tout le mouvement maritime.

« Mais comment toi, le maître des casseroles, as-tu pu te faire berner par cette faribole ? Ne sais-tu donc pas, depuis que tu les accommodes, qu’une sardine ne mesure, au mieux qu’un empan, pas plus ? Les animaux fabuleux n’existent que dans nos rêves, même si par goût nous serions tous tentés de croire à l’extraordinaire. Mon bon Jean, il faut se convaincre qu’il n’y a qu’une merveille, Dieu ; au jour du Jugement dernier elle nous enchantera ». Par la suite, cette histoire invraisemblable s’étoffa, prit des allures de conte, se raconta avec succès dans les veillées, puis elle lassa son public, rapidement on l’oublia et jamais plus elle ne fut ressassée.

 


 

Le vicomte Jean Daudé d’Alzon avait acquis la baronnie du Pouget puis, avec sa famille, avait investi le château de l’Estan vers 1766. Rapidement, les relations entre le châtelain et la communauté se détériorèrent ; les deux mondes (domesticité comprise côté château), s’ignorèrent superbement pendant des années, jusqu’à ce que les protagonistes portassent le différent devant le parlement de Toulouse. Dès lors, ils abandonnèrent les invectives et s’arrangèrent d’une paix froide. Côté communauté, villageois, notables, bourgeois marquaient une officielle indifférence pour le seigneur et sa famille, mais l’on notait une réciprocité équivalente. Pourtant, il y eut une occasion où les deux microcosmes s’observèrent longuement dans un silence pesant. L’archiprêtre Auguy, informé de la naissance de Joseph, fils du valet de chambre du vicomte, Pierre Badoureau et de son épouse Marianne Vidal, et des dispositions concernant le parrainage de l’enfant, jugea opportun de célébrer le baptême dans l’église Sainte-Catherine, point central de la paroisse. La réconciliation, pour lui, passait par la rencontre des différents acteurs : parfois, un regard appuyé amène l’esquisse d’un sourire qui incite à plus de souplesse dans des rapports complexes. Le couple Badoureau-Vidal et leur fils, en compagnie de quelques serviteurs du vicomte, attendaient ce trois septembre 1779 devant l’église où l’archiprêtre Auguy allait officier. Pour donner du relief à la cérémonie, l’archiprêtre manda tous ces enfants de cœur sans exception : François et Louis en étaient. Cette opération dénotait un sens tactique aiguisé de la part de l’ecclésiastique ; par cette convocation, bon nombre de ses paroissiens pouvaient à présent se prévaloir d’une excuse indiscutable pour patienter ce jour ça et là autour du parvis. Décidément, l’archiprêtre Auguy ordonnançait son affaire comme un chef d’orchestre hors pair.

Les cloches tintaient quand, comme par miracle, le carrosse déboucha sur le parvis. Le petit peuple affuta sa curiosité. Jean Daudé d’Alzon sorti le premier du carrosse. Il paraissait son âge, la quarantaine (il naquit au Vigan en 1739) et son allure d’homme assuré en imposait. Dans un mouvement du bras, il tendit sa main à son épouse et, d’un regard périphérique, détailla tous les occupants de la place ; ceux-ci le fixèrent et il se fit un devoir de les pénétrer tous de ses yeux incisifs. Marie Anne Cécile L’Évesque de Cérisières s’aida de la main de son époux pour descendre du carrosse, l’archiprêtre vint à leur rencontre, suivi des enfants de cœur qui se rangèrent aussitôt pour former une haie d’honneur. Ce fut un accueil ostentatoire face à un public muet ; nul enthousiasme, nulle réprobation, le silence hivernal en fin d’été. Les enfants des châtelains achevaient de sortir de la voiture et les spectateurs considérèrent le jeune parrain de vingt ans, Joseph Bruno Daudé, chevalier de l’Estan, en grande tenue d’officier du régiment du Vermandois, ensuite la marraine Élisabeth Louise, puis le reste de la fratrie : Jean Louis, Jacques François Roger, Françoise Louise et André Henri. Tandis que l’église se remplissait en l’honneur de Joseph Badoureau, le parvis se dégarnissait de la totalité des paroissiens curieux. La confrontation, si brève qu’elle fût, permettait désormais aux deux camps de donner un visage à l’adversaire mais l’opposition demeurait malgré les efforts de l’archiprêtre.

Louis père ne se trouvait pas parmi le public lors du baptême de Joseph Badoureau, mais il fallait exclure une quelconque désertion dans cette absence. Il veillait sur la santé de son épouse Marguerite Fourestier, qui se remettait avec difficulté de la forte canicule de l’été et ses forces s’étaient pour un moment dérobées. L’automne et l’hiver passèrent en douceur, sans excès, enfin la nature exulta au printemps. Elle revigora les chétifs, mit l’appétit de vivre dans les corps souffreteux ; las ! pour le mal dont souffrait Marguerite, le retour annuel de la sève vitale s’avéra insuffisant même si parfois, pour de courtes périodes, elle donnait l’impression d’avoir recouvré sa fraîcheur physique d’antan. Mais personne ne s’illusionnait, son mal ressemblait trop à celui qui avait emporté son père dix-huit ans plus tôt. Elle lutta des mois en un combat admirable et vain. Quand l’issue apparut certaine, le prêtre Martel lui apporta quasiment tous les jours le réconfort de son ministère, il la prépara par la force du verbe afin qu’elle acceptât et même qu’elle devançât par sa demande le viatique qu’il s’était résolu à lui administrer. Début décembre 1780, précédé de deux enfants de cœur, celui de gauche portant l’eau bénite et le goupillon, celui de droite faisant tinter la clochette, le prêtre Martel serrait d’une main le calice qui contenait les hosties et de l’autre main maintenait l’étoffe qui le couvrait. À pas comptés, ils se dirigeaient par les ruelles vers la maison affligée, les quelques passants qu’ils croisèrent se signèrent de la croix rituelle et les passantes, en plus, baissaient la tête, joignaient leurs mains, récitaient à voix basse un « Je vous salue Marie ». Le dénouement s’accomplit le cinq décembre 1780. En qualité de chirurgien, François Lafeuillade, fils de Jean Vincent Jausiol de la Feuillade, régent des écoles en son vivant, constata le décès de Marguerite puis, avant de se retirer et faire annoter le registre, s’enquit de l’âge de la défunte, en interrogeant son fils François.

« Connais-tu l’âge de ta maman, mon garçon ? »

Intimidé par l’homme de science, marqué par sa situation nouvelle d’orphelin de mère tant aimée, François bafouilla une réponse confuse, entrecoupée de pleurs où seuls quelques mots étaient audibles.

« Ma mère… mon père… les deux… pareil… trente-six… »

En guise de consolation, François Lafeuillade tapota la joue du garçon, saisit sa mallette renfermant les impressionnants instruments chirurgicaux et se rendit au presbytère où il signifia que la décédée était âgée d’environ trente-six ans. Ainsi, une phrase mal attendue engendrait une méprise qui, notée sur un document officiel, avait force de loi et faussait la réalité durablement. Il faut ici rétablir les dates : Élisabeth Coustol, épouse Fourestier, accoucha de Marguerite le vingt-cinq janvier 1735 ; l’archiprêtre Maurin, qui officiait alors à l’église Sainte-Catherine, se chargea du baptême de l’enfant six jours après, lui donnant le prénom de sa tante par alliance Marguerite Barescut, femme de Pierre Coustol. En réalité, Marguerite Fourestier disparaissait donc peu de temps avant son quarante-sixième anniversaire. Ce concours de circonstances jetant la confusion sur son âge réel ne rendait-il pas son départ, au-delà de la sécheresse des chiffres, plus dramatique encore ? Elle quittait trois jeunes enfants et un mari désemparé qui, accusant son absence, lui fut à jamais fidèle. La petite société s’attendrit un peu puis, un drame chassant l’autre, elle considéra une autre affaire, inédite au Pouget ; les plus anciens même de la communauté, ceux qui, malgré leur âge canonique, possédaient toute leur raison et toute leur mémoire, n’avaient jamais vu, ni entendu parler d’une tragédie similaire.

L’évènement eut lieu le jeudi 11 janvier 1781, dans un matin glacial. Deux coups de fusil claquèrent et résonnèrent sèchement au-delà du château. Personne à la ronde ne s’étonna de ce bruit particulier d’explosion ; nous étions en plein hiver, il ne pouvait s’agir que de quelques loups affamés sur lesquels le vicomte exerçait ses talents de tireur, en somme rien d’exceptionnel. Les loups n’étant pas les bienvenus dans les communautés civilisées, on appréciait qu’ils fussent exterminés, bien qu’il fût connu de tous que les loups menaçaient plus qu’ils n’attaquaient les humains et que, s’ils s’approchaient si près des maisons, c’était pour dérober dans le poulailler, sans s’attarder, une ou deux bestioles. Mais la fascination pour l’improbable attribuait aux loups, depuis la création, des qualités maléfiques. Personne ne croyait en cette fable des temps anciens qui faisait d’une louve une mère nourricière de deux enfants d’homme ; par contre, les commérages sur cette bête du Gévaudan renforçaient les idées infernales. Les cloches sonnaient et invitaient les chrétiens au bénédicité, quand la population s’interrogea à la vue d’un chevaucheur du seigneur revenant au château avec, dans son sillage, sur sa monture, messire maître Bedos, avocat en parlement et juge du présent lieu. Ce personnage, appelé à parler au nom du parlement et en son nom ordonner les sentences, ne se déplaçait pas pour de simples visites courtoises. Le motif en valait la peine. La curiosité fut partiellement satisfaite en fin de soirée, lorsque Maître Bedos dicta deux ordonnances qui assuraient à l’affaire un classement sans suite judiciaire, faisant fi du besoin de vérité.

 

Première décision :

« Le douzième jour de janvier… a été enseveli dans le cimetière… en vertu d’une ordonnance… Jean Gineste, du lieu de Salvanhac diocèse de Rodès, âgé de quarante-cinq ans cuisinier de messire le vicomte d’Alzon… tué le jour précédant… d’un coup de fusil… »

 

Deuxième décision :

« Le douzième jour de janvier… a été enseveli dans le cimetière… Jean Lafon, du lieu de Castres d’Albigeois, âgé d’environ quarante-trois ans, garde-chasse de messire le vicomte d’Alzon… tué le jour précédant… d’un coup de fusil… »

 

Ainsi, pour maître Bedos, avocat en parlement, afin d’éviter de prêter le flanc à des controverses douteuses, mieux valait en terminer sans épiloguer sur cette tuerie. En ordonnant l’ensevelissement des corps, maître Bedos pensait, par le poids de sa fonction, mettre un point final à cette affaire. Qui donc oserait discuter sur ce cas alors que lui, le spécialiste des actes délictueux, considérait qu’il n’y avait pas matière à débattre ? Évidemment, après l’enterrement, les commérages, frustrés d’informations valables, redoublèrent. Par qui et pour quel mobile furent-ils tués ? Un court instant, quelques excités virent la main du vicomte dans cette double exécution, mais cette thèse apparaissait si grotesque qu’on l’abandonna illico d’un haussement d’épaule : plomber des serviteurs à coup de fusil, nulle personne sensée n’accréditerait pareille histoire. Pourtant, il fallait admettre que dans la baronnie du Pouget, peu de personnes se targuaient de posséder un fusil ; et d’ailleurs, pour quelle utilisation ? Certes, éventuellement éliminer des animaux nuisibles, mais un piège même aléatoire était moins onéreux et plus efficace qu’une arme à feu. En outre, il fallait se prévaloir d’une permission et ce dernier point présentait un sérieux obstacle. En somme, dans le pays, seul le seigneur disposait d’armes de tir et d’armes d’escrime valables. En bonne logique, au moins un fusil du vicomte avait servi à trucider le cuisinier et le garde-chasse, mais quel doigt pressa la gâchette ?

Alors, les débatteurs, autour d’appréciables chopines, s’intéressèrent aux défunts protagonistes. Ils étaient de la même génération, dans la belle maturité de l’homme et si un ou des litiges les mettaient en opposition, nombreux arguments allant dans ce sens s’empilaient et nourrissait leur querelle. Ainsi, un conflit d’autorité dans un huis clos étouffant : le cuisinier Gineste avait grand pouvoir à l’intérieur de la demeure du maître, tandis que le garde-chasse Lafon dirigeait les extérieurs, y imposait la loi du maître. À leur suite, chacun dénombrait ses partisans prêts à envenimer les passions ; leurs attributions réciproques les contraignaient à manifester une autorité incontestée. Qui donc des deux le premier nia la suprématie absolue de l’autre dans ses prérogatives ? Mais tout important qu’il était, ce problème d’autorité ne représentait au plus qu’une incommodité et pour passer au stade supérieur de la détestation, il fallait, à l’instar des animaux qui se mordent dès leur première rencontre, qu’ils s’insupportent naturellement, que leurs caractères se repoussassent comme les aimants contraires. Le point de non-retour, le mobile de l’affrontement, se concentra sur l’élément qui pouvait faire battre leur cœur plus fort et les amener à de redoutables excès : la femme. Seule la passion amoureuse désoriente le cours d’une vie bien installée. Alors, un récit ayant des airs de vérité circula lors de longues veillées. Les deux hommes en pincèrent pour une nouvelle venue au château, une simple soubrette, mais si jeune, si fraîche, si capiteuse qu’elle elle les enflamma. Ils se résolurent à régler définitivement leur différent. Ils empruntèrent discrètement deux fusils au seigneur, ils partirent ensemble pour une funeste promenade à travers les terres gelées où les herbes sauvages raidies semblaient une barbe blanche mal rasée. Ils savaient manipuler les armes : Jean Lafon par son métier, Jean Gineste pour avoir sans doute servi dans les armées du roy. Comme des gentilshommes, ils organisèrent leur duel. Personne n’étant offensé, ils s’accordèrent pour tirer l’un sur l’autre lorsqu’ensemble, à haute voix, ils arriveraient au chiffre trois. Aucun ne pouvait sortir vainqueur de ce duel au-dessus de leur condition, car si d’aventure l’un des deux en réchappait, n’étant pas de haute lignée, la justice aurait pour le moins envoyé le rescapé se désoler aux galères pour le reste de ses jours.

Maître Bedos n’était pas homme à encombrer les cours de justice par des affaires accaparant un trop grand nombre d’agents pour des enquêtes superfétatoires. Lorsqu’un cas était soumis à son examen, s’il jugeait qu’aucun élément ne troublait l’ordre dans lequel il relatait les faits, il classait sans sourciller l’affaire dans un sommier et la mettait en sommeil. Parfois, d’ailleurs, il n’y avait pas à pousser trop loin les investigations. Quelques mois auparavant, le trois mai 1780, il avait pris une sentence qui permit l’ensevelissement de Pierre Cabanon, un cordonnier de quarante-cinq ans. Le printemps 1780 fut très pluvieux ; si l’histoire relatée s’était déroulée sous d’autres cieux, nous eussions parlé de mousson mais ici, au pied des monts du centre du royaume, il sera modestement évoqué un « épisode cévenol ». Gorgée de pluie, la rivière Hérault, cette voisine tranquille, devint tumultueuse et dans sa pleine colère elle se livra à des excès criminels. Ses flots, tel de vigoureux bras de pieuvre géante, au hasard de leurs gesticulations nerveuses, happèrent en un baiser mortel le malchanceux cordonnier tandis que les rives bourbeuses lui refusaient un appui solide pour se dégager. Certaines années, les pluies gonflaient tant les rivières que celles-ci débordaient et se répandaient sans retenue, comme en décembre 1786. L’on avait alors prévenu le sieur Mausac, négociant d’Adissan, de ne pas se hâter, qu’il valait mieux attendre au Pouget que le temps se calme pour traverser la rivière et rentrer chez lui. Las ! cet homme de trente-cinq ans, pressé par ses affaires commerciales, considérait la patience endurée pour de la résignation entraînant des pertes financières : seule la patience employée dans les négociations provoquant la richesse trouvait grâce à ses yeux. Puis, il affirmait qu’il connaissait la rivière Hérault comme lui-même, l’ayant souvent côtoyée et franchie par tous les temps. Alors il partit, sur son cheval énervé qui pressentait le danger, pour un voyage sans retour. Des témoins dirent les avoir vu, lui et son cheval, enveloppés par l’onde enragée. La communauté organisa des recherches pendant plusieurs jours avant de se résoudre à le déclarer noyé, le treize décembre 1786, une date pour prendre acte. Cette affirmation s’avérera fondée car, le neuf janvier 1787, sur ordonnance de messire Aubrespi, avocat en parlement et juge de Saint-Jean et Sainte-Eulalie, fut inhumé Jean-Pierre-Henri Mausac au cimetière de la paroisse du Pouget.

Quelques cinq années avant ce drame, c’est un printemps fortement arrosé de pluie qui avait déclenché la colère homérique de la rivière. La fatalité voulut qu’au plus fort de sa fureur, Barthélémi Fourestier, le beau-frère de Louis, se trouvât dans ses parages. Les flots, sans hésitation, empoignèrent le pauvre ménager qui lutta de toutes les forces d’un homme musculeux de quarante ans, dans une bagarre disproportionnée. Pourtant, dix fois, cent fois, il crut vaincre jusqu’à ce qu’à bout de résistance il rendît les armes. La rivière l’entraîna dans une étreinte mortelle le deux mai 1781. En six mois, il était le quatrième Fourestier à décéder, après sa sœur Marguerite, après sa mère Élisabeth Coustol, qui s’éteignit le onze mars à l’âge avancé de septante ans et après son neveu, fils de son frère Guilhaume et d’Élisabeth Daumas, qui arriva et partit dans la nuit du seize mars et que la sage-femme ondoya de justesse avant qu’il ne rendît son dernier soupir, sans recevoir de prénom.

La camarde donne cette impression, en revenant à la charge sur une famille en un temps aussi bref, qu’elle agit comme un enfant capricieux qui braille et gesticule jusqu’à ce que son désir soit satisfait. Thanatos le Lugubre avait décidé, pour de sombres raisons, de ramener dans son pays de ténèbres le brave Barthélémi. L’instinct de vie de ce dernier déclina plusieurs fois cette invitation au voyage pour un pays incertain. Obstiné, sans se lasser, le fils de la nuit revenait virevolter autour de Barthélémi ; à chaque refus, il s’en retournait la bile irritée et se faisait accompagner d’un proche de Barthélémi. Cette situation devait cesser, les circonstances climatiques incontrôlables le permirent.

 


 

Marie Portal, la veuve de Guilhaume, y pensait à ce pays, souvent, l’imaginant calme et ordonné. Pourtant, les conditions avaient changé et la vie voulait encore que ses qualités soient mises à contribution. Après le décès de son homme, elle s’était installée chez son fils Louis ; la tradition séculaire voulait que cela fût ainsi, il ne venait à l’idée de personne d’abandonner à la solitude le parent survivant. François, Louis fils et Élizabeth s’enthousiasmèrent pour cette vieille dame alerte qui savait leur parler de la nature, des plantes, de toutes ces choses qui les passionnaient. Pour le coup, pendant trois ans, jusqu’au décès de leur mère, ils eurent deux maîtresses d’école buissonnière, auprès de qui ils apprirent l’indispensable savoir de leur cadre de vie. Quand Marguerite mourut, Marie fut déstabilisée par l’irrespect de cet ordre naturel. Comment ! sa belle-fille, jeune encore, partait, l’obligeant, elle qui restait, à prendre en charge son foyer ! Cette situation la renvoyait dans son passé, vers les années cinquante. Elle s’occupait alors de ses enfants, Louis et les futurs Montpelliérains Élisabet et Pierre. Aujourd’hui, c’était de ses trois petits enfants qu’elle devait prendre soin, dévouée à ces jeunes vies. L’impératif absolu était de se conserver, plus question de jérémiades sur sa vieillesse, ne plus écouter son vieux corps et faire don de ses dernières maigres forces, rendre autonomes les enfants de son fils vite, très vite… Un vague pressentiment lui murmurait de ne pas tarder, il ne restait guère de sable dans son sablier.

Jusqu’au bout, Marie offrit les ultimes ressorts de sa fibre maternelle et il fallut que le ciel s’en mêlât pour clore son aventure. Elle avait quitté Saint-Bauzille-de-la-Sylve pour arriver au Pouget, le terme de son voyage, soit une petite lieue à peine. Ridicule ? voire … Son mérite fut de conduire contre vents et marées et de guider aussi loin que possible ses descendants. Quelle unité de mesure employer ? L’été 1782 déversa sur le vieux monde une braise irrespirable, Marie Portal résista jusqu’au vingt- deux août, avant de subir la dure loi de la nature. Dura lex sed lex.

En fin d’année 1782, Louis père, chose rare, se prit d’envie de s’épancher sur sa situation, de faire le point tel un capitaine de navire rédigeant le journal de bord d’une main peu habile pour cet exercice d’écriture et il griffonna une lettre à l’intention de sa sœur Élisabet. 

 

                        « Chère et très aimée sœur,

 

Tout d’abord, je t’adresse un grand remerciement, ton intention de retourner au pays pour me seconder m’a touché. Mais soit dit sans offense, il est à craindre que ta pratique de notre vie communale, depuis longtemps s’est effacée de ta mémoire. À ta dernière visite, tu as pu toucher notre nouvelle réalité. Ma tendre et regrettée Marguerite, puis notre vaillante mère, ont tant appris à François et Louis sur le profit qu’il y a dans la culture de la terre que je n’ai aucune inquiétude sur la possibilité qu’ils auront à vivre de leur labeur.

«  J’ai eu le désir de les mettre en capacité de s’assurer le pain quotidien, pour cela je veux louer dix acres de bonnes terres et prendre l’option de les acheter, ce qui serait une assise appréciable ; en outre, côté belle famille, leur seront accordées aide et soutenance par le commencement.

« Mais tu as constaté par toi-même l’autorité que déjà dégagent les quatorze ans de mon François ; associé à Louis, son cadet de deux ans, aucune difficulté qu’ils ne puissent briser avec aise. Pourtant, j’ai le regret, comme je te l’ai confié, qu’aucun des deux n’aient eu le goût du métier de serrurier, alors que tu me narrais naguère le plaisir qu’avaient les puissants, à l’exemple de notre roy, d’installer à demeure un atelier de serrures et de ferrures, mais leur inclinaison est tout autre. Pour ma petite Élizabeth, j’ai pris un arrangement avec sa marraine Élisabeth Fourestier, l’épouse de Pierre Rouïre, qui l’entretient quand mon labeur m’occupe. À cinq ans elle ne mesure nullement son drame et c’est bien ainsi. Il ne sert à rien de ressasser son malheur, mieux vaut s’oublier à penser au bonheur qu’il nous a été donné de vivre avec ceux qu’on a aimés.

« Dans notre contrée, les nouvelles font leur chemin : Monseigneur d’Alzon a enfin pourvu le poste de garde-chasse, c’est un nommé Jean Pierre Pouget qui l’occupe. Au contraire du précédent, feu Jean Lafon, lui est marié avec une certaine Claire Bauton. Mais le cri de notre Pouget reste cette nouvelle : il apparaîtrait que monseigneur d’Alzon aurait le projet d’une manufacture de soierie, dont la direction serait affermée à l’un de ses gens venu du Vigan des Hautes Cévennes, un lieu d’habitude pour la fabrication du fil de soie. Notre seigneur pousserait cette industrie plus avant : certes, il y aurait la fabrique du fil, à laquelle s’additionneraient un atelier de tissage et un autre de tenture, puis la manufacture où seraient façonnés des chemises, des culottes, des bas, et autres vêtures délicates à exécuter. Depuis qu’il se parle partout ici de ces fabriques, j’ai appris quantité de savoirs, que tu ne méconnais pas, toi qui réside à Montpellier. Le ver à soie ou magnan est un insecte totalement asservi à notre condition pour œuvrer à notre désir de belles étoffes. Il n’a besoin que de feuilles de mûrier. Le plus important, c’est de posséder les bonnes graines qui deviendront de bonnes larves affamées de ces feuilles et se transformer en vers. À ce stade, ils veulent coconner. Tu te figures que c’est par un seul fil résistant et long de centaines de toises qu’ils y arrivent ! Ensuite, ce précieux fil est récupéré par les mains fines de nos jeunes filles ; par ce biais, les plus économes, après le réconfort dû à leurs parents, amasseront un pécule pour le trousseau de leurs épousailles. Il faut considérer la richesse que cette industrie va répandre dans le pays, si elle se réalise !

 

Reçois ma chère sœur toute l’affection de ton aîné ».

 

La lecture de la lettre par Élisabet se déroula comme à l’accoutumée en présence de son frère Pierre et de son épouse Françoise Jouliés et pour pouvoir la commenter aisément, Pierre-fils avait été déposé dans sa couche. Ils estimèrent avec soulagement que Louis avait passé le cap de la douleur et parlait d’avenir. Toutefois, si concernant ses fils, ils considéraient que Louis voyait juste, sur le cas particulier de l’écoulement de la richesse sur le Pouget à l’exemple tout proche de la rivière Hérault, Pierre en doutait.

« Notre frère s’imagine que la manne va se propager comme dans les temps anciens lorsque les eaux du fleuve Pactole étaient d’or et que les citoyens y puisaient la magnificence à pleine brassée ! Certes, quelques-uns s’enrichiront, c’est sûr, mais pour les agents du Trésor royal se sera une aubaine pour réduire le déficit des comptes du royaume… et qui sait, empêcher que l’impôt du vingtième, qui vient d’être rétabli, ne se prolonge ».

Le prospère royaume de France, en cette fin de siècle, faisait eau de toute part. La première déflagration mondiale de 1756 à 1763 avait été un choc important pour les caisses de l’État, qui furent à cette époque mises à mal. Certes, l’impôt du second puis du troisième vingtième, instauré pour la durée de la guerre, aida le Trésor à affronter le problème financier de ce conflit général, mais le traité de Paris n’apporta que des désagréments au pays, qui fut grandement frustré dans ses possessions territoriales. L’idée de revanche, de faire prévaloir que la France restait une grande puissance, perdurait depuis dans les esprits. L’occasion de démontrer la grandeur du pays ne tarda guère, lorsque l’éternelle rivale, l’Angleterre, eut maille à partir avec ses colons du Nouveau Monde. La Déclaration d’Indépendance des États-Unis d’Amérique, en 1776, provoqua l’irréversible ; les patriotes unis cherchèrent des appuis, des soutiens, des équipements, les esprits avancés du temps poussèrent dans ce sens et entraînèrent la population entière, pas mécontente, d’ailleurs, des difficultés de l’Angleterre et convaincue qu’il fallait les accroître. Le coût de cette opération était supportable, sans créer une nouvelle taxe ni, pensait-on, réutiliser l’impôt du vingtième. Ce qui grevait le budget plus que tout, plus que la reconstruction de la flotte pour la hisser au premier rang du monde, c’étaient les dépenses d’apparat, les titres, charges, privilèges, et pensions distribués sans discernement, bref une gabegie généralisée et éhontée avait empoigné les rênes du royaume dont les représentants allaient éliminer, pour se conserver, tous les hommes politiques qui s’attachaient à une idée de réforme. Il fallut attendre sept ans, en 1789, pour qu’un député des États généraux proposât une réforme drastique sur les pensions et insistât pour qu’elle fût adoptée. Ce député de la noblesse, élu par la sénéchaussée de Villefranche-de-Rouergue, était Jean Paul François Joseph de Montcalm-Gauzon, fils du marquis de Montcalm, le commandant général des troupes françaises de la Nouvelle-France mort au combat en 1759. Jean naquit à Saint-Rome-de-Tarn en 1756 et servit dans la marine sous les ordres de l’amiral d’Estaing et de l’amiral Suffren. C’est pourquoi l’Assemblée, devenue nationale, maintint à titre exceptionnel pour services rendus à la nation les pensions des familles d’Assas et de Montcalm.

Pierre relut la lettre de son frère pour lui-même et s’attarda sur le passage évoquant le projet de création de fabriques. Il se souvint des longues conversations avec Louis sur l’avenir incertain des corporations. Leurs sentiments à ce propos convergeaient : les métiers seraient bientôt libres de toutes les contraintes imposées par le pouvoir corporatif, jamais les attaques contre celui-ci n’avaient été aussi vives. Des raisonnements fallacieux situaient les premières offensives sous le ministère Colbert, quand ce dernier avait déclenché le processus de création de manufactures vers les années 1660-1670. Or, les secteurs d’activité où elles avaient été créées étaient dans la désolation et le grand Colbert avait pris cette décision pour ne pas appauvrir le Trésor par l’achat à l’étranger de produits nécessaires qui ne se façonnaient pas ou peu dans le royaume. En outre, il avait pris soin d’installer les nouvelles manufactures en tous points sur le territoire afin que tous profitassent des bienfaits économiques de ces nouvelles productions ; et pour que nul ne se méprît sur ses intentions, des mesures royales avaient été décrétées pour renforcer le pouvoir des jurandes dans tous les métiers.

En fait, le changement d’état d’esprit sur la question intervint plus tard, dans la deuxième moitié du dix-huitième siècle, lorsque les économistes considérèrent que ce système, peu compétitif, ne convenait plus à la société et que la rénovation passait par le « laissez faire, laissez passer ». Les plus avertis citaient un cas exemplaire en la personne dudit Renault qui avait servi plusieurs années tant chez des maîtres limonadiers de la ville de Paris, que dans les offices de plusieurs personnes de qualité ; ce garçon déposa une requête auprès du roi, mentionnant que déjà, par le passé, quelques personnes furent admises en maîtrise sans l’apprentissage préalable sous prétexte d’avoir bel et bien servi. En 1736, le conseil d’État du roy accorda au dit Renault une lettre de maîtrise engageant en retour le maître limonadier Renault à verser mille cent cinquante livres à répartir entre la confrérie des limonadiers et le Trésor royal. La question, dès lors, à la vue de ces fréquents passe-droits, se posait de savoir si ce système n’était pas arrivé au terme de son évolution. Le sieur Turgot dut le penser puisque pendant son ministère un édit de 1776 supprima les corporations ; et si elles furent rétablies après le renvoi du dévoué Turgot, personne n’osait penser que ce système ancien perdurerait des lustres. Au vrai, il fallut trois lustres pour qu’une loi déposée par le citoyen député Allarde ne supprimât définitivement, en 1791, cette organisation séculaire.

Déjà, certaines corporations – drapiers, teinturiers, tailleurs – depuis longtemps subissaient des évolutions significatives. Ainsi, le métier de drapier se scinda en deux branches : les drapiers-drapants qui filaient, tissaient et tintaient les tissus ; et les drapiers-marchands qui s’enrichissaient par le négoce et appartenaient aux classes aisées de la société. Entre les deux, s’installaient les tailleurs d’habits. Si d’aventure un bourgeois désirait un vêtement, deux possibilités s’offraient à lui : soit acheter l’étoffe chez les drapiers-marchands et s’accorder avec le tailleur, ou bien choisir son étoffe dans le chiche magasin de celui-ci. Depuis l’époque médiévale, le Languedoc jouissait pour la fabrication des textiles d’une réputation indéniable. Seule la Flandre pouvait se vanter de le surpasser. En soit, l’idée d’y implanter une manufacture regroupant fabrication et confection de soieries, si elle n’était pas révolutionnaire, supposait une importante mise de fond et une connaissance de ce type d’entreprise ; le vicomte Daudé d’Alzon remplissait les deux critères et il fallait pour aboutir qu’il s’affranchît du pouvoir déclinant de la corporation, un obstacle très peu redoutable.

Depuis 1779, année du baptême du fils de son valet de chambre, le seigneur d’Alzon, en toutes occasions, lors des chasses ou des réceptions au château de l’Estan, prenait la mesure du respect, voire même de la crainte qu’il inspirait au peuple de la baronnie. Cependant, jamais avant 1783 il n’offrit le spectacle d’un évènement familial en public ; les cérémonies, baptêmes, anniversaires et autres se déroulaient dans la relative intimité du château ou bien dans le vaste domaine de la Condamine près du Vigan, berceau de la famille Daudé. Le vicomte se promit donc de faire démonstration de sa puissance dans le village du Pouget, là où les édiles le défiaient par procédures judiciaires interposées. Son fils Jean Louis Daudé d’Alzon avait quinze ans en cette année 1783. Il se prévalait du titre d’officier du régiment royal étranger de cavalerie, son mariage avec la demoiselle Joséphine Charlotte Le Beuf  avait été consommé et le fruit de cette union vint au monde le dix-sept octobre, grâce au secours précieux du réputé Jean Jacques d’Alan, maître en chirurgie-accoucheur. Il était convenu que ce dernier suivrait la grossesse de la jeune dame et qu’au moment de la délivrance il s’installerait quelques jours au château pour l’assister et la rassurer, car Jean Jacques d’Alan exerçait son art dans la cité de Ganges à presque quatorze lieues du Pouget. Ce service à domicile se comprenait aisément puisque la famille Daudé fondait ses origines dans le pays du Vigan et elle avait, en toute confiance, mis entre les mains du praticien les soucis sanitaires de tous ses membres, depuis le jour où, par son installation, il avait repris la clientèle de son prédécesseur et parmi celle-ci les Daudé d’Alzon. Le vicomte, outre le chirurgien-accoucheur, rassembla sous son toit une grande partie de sa famille et décida que le baptême se déroulerait le surlendemain, pendant la grande messe du dimanche neuf octobre. Son petit-fils Jean Charles Joseph Natalie, ayant été ondoyé pour parer à son éventuel décès, pouvait donc patienter deux jours pour son véritable baptême que célébreraient le curé Castan et le curé Soulairol  – pas moins de deux ecclésiastiques pour suppléer les carences de l’ondoiement. De plus, le vicomte exigeait une représentation du pouvoir communal pour affermir sans discussion sa domination, mais cet impératif représentait un problème insoluble, car aucun des membres du conseil politique n’irait aussi loin que de paraître changer de camp en pleine bataille. Alors, le curé Castan, à pas feutrés comme la démarche particulière d’un chanoine, marchant sur des œufs, avança l’idée que si aucun consul actuel n’acceptait d’être présent, il serait possible qu’un ancien ne refusât pas de plastronner le jour du baptême. Il se hasarda à risquer le nom de Jean Antoine Barescut, habitant alors à Clermont-Lodève, à qui ne déplairait pas cette facétie surtout si, en guise de reconnaissance tardive, on l’affublait du titre ronflant d’« ancien lieutenant de maire », une revanche en forme de pied de nez adressée aux édiles communaux par le seigneur. Par contre, et de longue date, il était prévu que la marraine et le parrain n’effectuassent point le long déplacement depuis la province du Hainaut jusqu’aux États du Languedoc. Ainsi, messire Léambet, notaire de la ville du Querroy en Hainaut recueillit les procurations, d’abord celle de l’aïeul maternel Charles Le Beuf, maréchal des camps et armées du roy, chevalier de l’ordre royal militaire de Saint-Louis, et ensuite celle de madame Marie Ursule Françoise Natalie du Bousiés, veuve de messire Marc de Jouvenot, de son vivant capitaine au régiment d’infanterie du Maine. Marc de Jouvenot était le frère d’Anne Marie Marguerite de Jouvenot, la propre mère du vicomte. Les titres s’annoncèrent à haute et intelligible voix, résonnèrent entre les murs de l’église Sainte-Catherine, à croire que les exécutants souhaitaient que l’écho soit audible dans un vaste rayon au-delà de ces murs pour que les rares personnes à manquer cette grande messe dominicale incluant la célébration baptismale se désolassent de leur absence.

Les cloches tintèrent de la façon habituelle ce dimanche-là, appelant les paroissiens à la prière, mais il n’échappait à personne qu’ils témoigneraient d’un événement inhabituel. Louis était présent avec ses fils François et Louis, dont l’âge ne les autorisait plus à revêtir l’aube d’enfant de chœur, tandis que sa fille Élizabeth se regroupait avec les filles de l’école sur le parvis. Ils virent le carrosse du seigneur ainsi qu’une dizaine de chevaux hautains à l’exemple de leurs maîtres ; auprès d’eux, pour repousser les curieux, l’imperturbable cocher, caressant le museau ou tapotant l’encolure de ces bêtes, semblait singer les manières aristocratiques. À l’intérieur, le chœur de l’église avait subi des aménagements, le baptistère trouvait place devant l’autel et de chaque côté de celui-ci, bien rangées, des chaises tapissées de velours attendaient de remplir leur rôle légitime d’accueil. La porte du presbytère s’ouvrit et, deux par deux, douze enfants de chœur s’avancèrent du fond de l’église jusqu’à l’autel sacré, les curés Castan et Soulairol avaient endossé des chasubles neuves ornées de belles broderies, ils marchaient derrière les enfants et devant la famille Daudé d’Alzon. Tous franchirent le portillon donnant accès au chœur et se positionnèrent à la place qui leur était dévolue. Le portillon se referma et la barrière symbolique marqua d’une manière éclatante la structure de la société : en deçà de la barrière, la noblesse, le clergé, le chatoiement des ors, des velours, des soies, des indiennes, les belles dames dans la représentation, dans le décorum, puis les domestiques représentés par les enfants de chœur avec leurs aubes de servitude ; au-delà, le peuple dans de ternes vêtements de drap ou de laine, démontrant son étonnante diversité : du bourgeois enrichi jusqu’à l’indigent, du manouvrier jusqu’au maître, du brassier jusqu’au laboureur, et leurs femmes, leurs filles, refoulées dans la marge, dans l’ombre, dans le silence, ad vitam aeternam.

 


 

En cette fin de siècle, un premier signe palpable de changement se ressentit dans le climat : la rigueur de l’hiver 1783-1784 succéda à l’été de braise de 1782 et à celui de fournaise de 1783. La neige tomba dès la fin décembre. Rien d’anormal à cette période de l’année, sauf que son abondance et la régularité de ses chutes pendant les semaines qui suivirent contrarièrent les habitudes de vie de tout un chacun. Dans les rares lieux où la neige épargna son effet, le gel, qui imposait sa loi depuis novembre, la remplaça avec des conséquences plus redoutables, telles que le durcissement de la terre nourricière en profondeur, deux pieds ici, trois pieds là. Le redoux, qui tarda à venir, exaspéra les populations, qui en venaient à douter de la disparition du linceul hivernal. Néanmoins, toute chose ayant une fin, même les hivers les plus redoutables abandonnent un jour la partie. Pourtant, à partir de cet hiver-là, le climat se radicalisa, caractérisé par des excès de chaleur, de froidure et, entre les deux, de fortes pluies provoquant les débordements du fleuve Rhin dans la lointaine Alsace en 1784 puis, au printemps 1789, plus proche du Pouget, l’impressionnante inondation de la cité de Nîmes ; ou encore des sécheresses inconcevables, comme celles qui suivirent le féroce hiver 1784-1785. Aucune province du royaume n’en fut épargnée : dans le Maine, pays d’élevage, les agriculteurs ne pouvant nourrir leurs bestiaux cherchaient vainement à s’en défaire ; plus bas, dans le Limousin, les bêtes étaient abandonnées à leur triste sort ; dans la Bresse, les paysans, en guise de pâture, utilisaient des sarments de vigne finement découpés. Forcément, ce climat exaspéra la majorité du peuple qui subissait ses aléas, et surtout parce qu’aucune autorité administrative ne le prenait en compte pour alléger les nombreuses contributions qu’il endurait.

Les autorités communales du Pouget, outre ces intempéries, avaient au présent leur problème judiciaire à résoudre, à savoir le différent qui les opposait toujours au vicomte Jean Daudé d’Alzon, désireux de reprendre en main le pouvoir dans sa baronnie ; le parlement de Toulouse ayant été saisi, se posait particulièrement la question financière. Tout au long de l’année 1783, eurent lieu dans la maison commune force réunions dont les débats houleux altérèrent quelque peu les relations amicales. Car au sein de la communauté les intérêts divergeaient. Pour celui qui humblement subissait le pouvoir peu importait, ou alors d’une façon marginale, qui le détenait. En revanche, pour ceux qui, au Pouget, en avaient la charge, le souci était de faire comprendre à leurs administrés qu’avec eux se remarquait une différence appréciable et, pour exercer ce pouvoir, ils écoutaient même le plus pauvre de la commune. Mais le plus pauvre s’effrayait des sommes que le procès engloutissait ; pourtant, le conseil politique, avec sobriété et mesure, veillait à n’engager de moyens pécuniaires que le strict nécessaire, soit le défraiement de son représentant, le député Boussuges, et les honoraires du procureur Imagnel qui parlait au nom de la communauté et employait pour ce faire le langage ardu de la justice. Néanmoins, il fallait trouver les fonds pour l’affaire : l’enquête, la recherche des documents, la caution, la procédure, tout cela avait un prix, un juste montant à déterminer, pour présenter à monsieur l’intendant une demande d’autorisation à emprunter et que la somme prêtée figure sur le grand livre des impositions. Sur ce point, le débat s’envenimait. Nul n’aime à voir sa contribution financière augmenter, même si la cause, fondée et légitime, permet de penser que les frais avancés feraient retour aux dépens du débouté, mais peut-on être sûr ? Les septiques, les hésitants, les indécis s’incluaient dans la querelle à la condition expresse qu’elle ne leur coûtât rien ; autrement, leur caractère naturel prenant le dessus, ils se hâteraient de se désolidariser de l’action, pensant qu’au pire les puissants s’entendraient sur leur dos et qu’au mieux les débats judiciaires se prolongeraient sans autre résultat que la poursuite de la procédure, alimentée sans cesse par de nouveaux emprunts et donc de nouvelles contributions.

Le premier chiffre avancé se fixa à huit cents livres. Lorsqu’il fut annoncé, sur le coup, les hommes, seuls autorisés à débattre dans la maison commune, tombèrent dans une profonde réflexion ; cette somme considérable sidérait l’assistance car, pour beaucoup, avec cet argent on pouvait vivre, bien, sans abus, mais aussi sans s’user au travail, qui sait dix ans peut-être ! Les oreilles accrochèrent ce chiffre de huit cents, il résonna jusqu’au cerveau, d’autant que s’y s’ajoutait la somme cent livres pour que le parlement entendît la position de la communauté sans garantie qu’il se prononçât favorablement. Alors que l’adversaire, dans le même moment, ne déboursait ni sol ni denier, car dans ses relations il n’était pas douteux qu’il dénombrât bon nombre de gens de justice prêts à soutenir sa cause fallacieuse et à l’appuyer au sein même des parlementaires. Après plusieurs réunions orageuses, la proposition d’emprunter fut soumise au vote. L’argument qui détermina une majorité favorable fut celui de la liberté qu’il fallait défendre par tous les moyens, car perdre cette liberté c’était s’en retourner à la féodalité. Une hypothèse impensable, à la limite du grotesque. Cependant, emprunter, oui certes, mais à quelle porte frapper ? Un créancier qui ne soit pas abusif, qui ne propose pas un taux d’usurier à vingt du cent, le trouvera-t-on ? En réalité, ce fut relativement facile de repérer un prêteur intègre, la solvabilité de la communauté, garantie par la gestion honnête de plusieurs générations de consuls et de conseillers, facilita la demande. La proposition la plus vertueuse émana d’une sainte société : les dames religieuses de Sainte-Marie-de-la-Visitation de Gignac. Cet ordre voulu par François de Sales avait pour fonction l’accueil des femmes dans la désolation, tourmentées par les vicissitudes de l’existence. Il présentait la particularité d’être financièrement autonome vis-à-vis de la hiérarchie de l’Église militante ; ainsi, il se permettait des placements, certes d’un maigre rendement, mais d’une sûreté absolue, autorisant la pérennité de leur bon secours. Toutefois, l’épreuve de ces débats internes à la communauté et de ces palabres interminables qui ressassaient des heures durant les mêmes arguments usés par tous les bouts, incita le conseil politique à recourir à une autre tactique pour dégager les fonds nécessaires et défendre les acquis anciens régulièrement octroyés et confirmés. Il suffisait pour cela d’une part, de contacter les plus aisés des contribuables, de solliciter leur aide sonnante et trébuchante, de s’assurer du montant chiffré de leur soutien ; d’autre part d’attirer la bienveillance de monsieur l’intendant, de le prier de bien vouloir accorder à la communauté la possibilité d’emprunter ; enfin, pour avoir les coudées franches, d’évaluer une somme importante mais crédible, justifier bien sur sa hauteur. Ainsi, même si la suite des événements permettait de se dispenser d’utiliser la totalité de l’emprunt, l’autorisation aurait été accordée une fois pour toutes, et l’on s’épargnait d’en quémander d’autres à intervalles réguliers.

Au début du printemps 1785, une pluie glaciale formée de gouttelettes dures et pénétrantes déversait depuis des jours ses désagréments, aidée par des vents contradictoires n’ayant en commun que leur souffle froid qui balayait en rafale tout le petit pays. La nature, avec de tels phénomènes, demeurait impassible et attendait paisiblement son heure ; pour l’instant, elle n’avait nul besoin que les travailleurs de la terre vinssent la labourer et l’ensemencer, d’ailleurs ceux-ci se refusaient d’attraper le mauvais mal des poumons en affrontant ces éléments redoutés. Alors, à l’abri dans les maisons, la cheminée les réconfortant par de belles flambées, ils s’occupaient : trier les semences, redresser et affûter les lames des outils, faire avec des bois rugueux des manches lisses et surtout parler. Louis père, après la soupe du soir, à la lueur de la lampe à huile, « bonne et lampante » selon les critères déterminants dans le choix du fournisseur unique pour la communauté, en compagnie de ses enfants, embarrassé de sa plume, manipulait des chiffres rétifs, heureux d’être diverti par François, ou Louis fils, ou Élizabeth.

« Père, vous avez l’expérience de la vie, quel conseil pouvez-vous nous donner à Louis et à moi, lorsqu’on nous demande de nous déterminer ?

– Oui, père, surenchérit Louis fils, dites-nous aussi pourquoi personne n’ose vous bousculer dans la querelle que nous avons avec le seigneur ».

Louis, en ce moment, regardait sa fille, une jolie fleur qui confirmerait aux beaux jours son engagement de chrétienne. La coutume voulait que la cérémonie se déroulât à ciel ouvert devant l’église Saint-Pierre de Gignac et l’évêque du diocèse de Béziers, entouré de tous les curés de toutes les paroisses environnantes, administrait lui-même le sacrement. Par avance, il voyait Élizabeth tout de blanc vêtue, un voile de fine dentelle, celui que portait sa mère le jour de son mariage, cachant ses cheveux ensoleillés, maintenus sur sa tête par une couronne de fleurs tressées aux plus vives couleurs ; elle serait belle sa fille, la plus belle ! Il tourna sa tête vers ses fils et leur sourit.

« Quand je suis né, il y a de cela presque cinquante ans, j’ai eu comme parrain et marraine les propres enfants du seigneur de l’époque, le baron Jean Viel de Lunas. Le mérite en revient à votre grand-père Guilhaume qui possédait une grande adresse de ses mains et avait bellement ouvragé pour ce seigneur. Après ce coup d’éclat, il aurait pu se contenter de ne proposer son talent qu’aux seuls puissants et il aurait vécu dans l’aisance ; pourtant, jamais il ne repoussa la besogne, même la plus insignifiante du plus modeste et souvent il n’y gagnait qu’en réputation. Les gens d’ici, d’ailleurs, et du plus loin, ne l’ont jamais embarrassé pour qu’il prenne le parti de celui-ci plutôt que de celui-là, ils savaient compter sur lui, ils respectaient sa réserve, ils estimaient son travail.

« Ensuite, votre grand-père devint mon maître, il m’apprit tout ce que j’avais à connaître pour bien me comporter et, petit à petit, il semble qu’à peu près tout le monde considéra que le fils prolongeait le père et qu’il convenait de se comporter à l’identique sans différencier l’un de l’autre. Voila pourquoi, mon Louis, on ne me bouscule pas. J’aurais pu par la suite me mêler des affaires de la communauté – à ce propos, un court moment je participais au conseil politique – mais cela ne me passionna guère, ma véritable passion, mes enfants, c’était votre mère. Ah ! petite Élizabeth, tu ne dois en avoir qu’un vague souvenir, demande à tes frères combien elle savait captiver toute l’affection de ceux qu’elle aimait »

Un silence s’arrêta dans la cuisine, le vent du dehors se glissa sous la porte et le chassa, Louis continua :

« Votre mère serait fière de ses enfants. Vous, les  garçons, avez choisi de faire ce qu’elle aimait le mieux, si elle était là, elle vous parlerait de la terre, comment elle sait transformer les gouttes de sueur en beaux et bons fruits. Pour le reste, pour cette affaire, serait-elle indécise comme je le suis ? À mon sens, mieux vaut s’accorder que s’affronter… Pourtant, dans ce temps présent, l’affrontement est inéluctable. Dernièrement, votre oncle Pierre m’écrivait que la totalité de ses bonnes relations penchait pour condamner ce droit inique de la naissance, il me relatait avoir assisté à un colloque à l’université où l’un des débateurs reçut une ovation en expliquant que les hommes naissaient tous égaux, que les distinctions sociales ne pouvaient être considérées qu’au regard des mérites personnels et non de la naissance ».

Élizabeth interrompit son père.

« Père ?

– Oui, ma fille ?

– Les femmes ne sont-elles pas égales comme les hommes ?

– Dans sa lettre, ton oncle Pierre ne le mentionne pas, mais la question lui sera posée ».

Cette question-là mettrait des années, des lustres, des décennies avant sa résolution.

« L’affrontement ! reprit Louis, qui sait si un jour ne serons-nous pas obligés de choisir. La querelle ne sera-t-elle que judiciaire ? Je l’espère, mais je sais aussi que les habitants du Nouveau Monde durent guerroyer pour leur bon droit contre leur roi, aidés en cela par le nôtre. Je crois que notre roi Louis le Seizième dirigera les transformations qui s’imposent en son royaume. N’a-t-il pas supprimé en 1779 dans son domaine privé, comme un seigneur ordinaire, le servage ?

« Mais pour en revenir à notre baronnie, je crois le vicomte trop rigide pour s’accorder. Vous avez vu comment il fait intervenir ses alliés pour empêcher les prêteurs, pour dissuader l’intendant d’autoriser les nôtres à emprunter ? Le conseil politique a d’ailleurs dû adresser en janvier 1785 un rappel dans ce sens à l’intendant. Pendant ce temps, au parlement de Toulouse, Daudé d’Alzon claironnait que la communauté voulait se désister ! Mal lui en prit et le mémoire que notre conseil a adressé au parlement en citant nommément les prêteurs et le montant de leur prêt dut décontenancer le vicomte, rappelez-vous… »

Louis prit une feuille classée dans son secrétaire.

« Voilà, j’ai noté pour moi le placard de mars dernier, écoutez : Granier, premier consul : cent livres ; Jean Benoit : cent livres ; Toussaint Bouys : cent livres, Henry de Puilacher : deux cent livres ; Jacques Darlay : cinquante livres ; Solle aîné : vingt-cinq livres ; François Pouget : cinquante livres ; Pierre Boussuges : cinquante livres ; notre parent Fourestier, dit Goujou : vingt-cinq livres ; François Darlay : vingt-cinq livres ».

Louis rangea la feuille avec respect et reprit :

« Cela est admirable ! En se plaçant en première ligne du combat, ils inciteront par leur exemple les moins téméraires à consentir des efforts pour les soutenir.

– Êtes-vous, père, l’un de ceux-ci ? hésita François.

– Je me tairai sur ce point car je ne veux pas vous influencer ; vous devez vous déterminer par votre seule réflexion, ce sera votre premier choix d’hommes.

Si Louis père ne goûtait pas pour lui la nécessité de se montrer sur le devant de la scène, d’haranguer la foule ou bien de distiller ses idées à un petit comité, par contre il n’hésitait jamais à prendre ses responsabilités, quitte à risquer des sommes importantes à son seul détriment. Ainsi, le trois juillet 1785, il apposait sa signature, en tant que caution, au bas du contrat liant d’une part les maçons Jean Combes et Antoine Guieysse et d’autre part les consuls de la communauté du Pouget. Ces derniers, consciencieux dans leur charge, avaient pris la décision de faire effectuer en plusieurs lieux de la commune des réparations de bonne maçonnerie, d’une solidité convenable dans les règles de l’art. Ils demandèrent à François Fournier, aussi maçon, de dresser la liste exhaustive des réparations par un devis non chiffré. Un appel d’offre fut affiché sur le panneau de la maison commune et, par trois fois aux jours de marché de Gignac et de Clermont-Lodève, le commis municipal annonça l’appel avec force tambour et trompette. Le choix se porta sur le duo Combes et Guieysse comme « mieux disants et derniers enchérisseurs », lesquels s’obligèrent à effectuer les travaux à prix fait à hauteur de sept cent vingt-cinq livres, pour le mois de septembre. Une fois le contrat signé, sauf cas de force majeure, si les entrepreneurs faillaient, le sieur Louis Gribal, maître serrurier, selon l’expression, s’astreignait à être le premier contraint à l’exécution du présent bail. Certes, si Louis affirmait répondre sur ses deniers, c’est qu’il estimait le risque bien minime, voire insignifiant, tout comme la défiance éventuelle à l’égard de Jean Combes et Antoine Guieysse même si, en fouillant bien, ils présentaient ce désavantage de la jeunesse qu’on eût pu qualifier d’inexpérience ; en outre, ils n’avaient pas suivi la filière classique formée des trois piliers : apprentissage, compagnonnage, maîtrise. Les références avaient évolué dans le domaine des métiers, les quelques rares obstacles n’empêchaient plus qu’un maître serrurier, fils d’un maître serrurier, fût le garant de particuliers faisant commerce dans l’art de maçonner. Néanmoins, pour cautionner à un tel niveau, Louis par lui-même avait apprécié leur savoir-faire sur divers chantiers où il opérait ; il jugea donc opportun de soutenir cette nouvelle génération de travailleurs enthousiastes avec laquelle il souhaitait établir un lien solide et dont il n’attendait en retour aucune compensation. Seul le plaisir de suivre le chemin tracé par son père Guilhaume le motivait, car sa renommée était établie de longue date. Il y avait aussi son désir de laisser en héritage la réputation du nom.

C’est peu après la signature de l’acte liant les maçons et le serrurier que parvint la lettre de maître Imagnel, procureur, relatant l’arrêt du jugement du parlement de Toulouse. La sentence tomba comme la hache du bourreau Charles-Henri Sanson sur le billot. Déboutée. La communauté était déboutée du droit de nommer elle-même ses consuls. Déboutée de la prétention d’interdire que la justice ordinaire fût rendue au château de l’Estant. Déboutée d’opposer un refus à la volonté du seigneur de posséder une clef des archives communales, mémoire consignée de la collectivité. Une consolation mineure, le seigneur se voyait débouté de sa prétention au paraphe du livre de la taille. En outre, la communauté était condamnée à la moitié des dépenses envers monsieur D’Alzon et aux entiers frais de l’arrêt. La lecture en conseil politique de cette première lettre laissa abasourdis les consuls et les conseillers, jusqu’à ce qu’une deuxième lettre de maître Imagnel leur parvienne, dans laquelle l’homme de loi stipulait que rien ne s’opposait, si la communauté en avait la volonté, à demander la cassation de ce jugement. Le conseil politique décida que la population entière – bien entendu les hommes exclusivement – débattrait de cette possibilité le trente et un juillet 1785 et déterminerait la voie à suivre.

Le dimanche trente et un, la petite et la grande messe ne furent qu’une grande célébration matinale pour que la séance, tenue dans la maison commune, donnât le temps nécessaire aux explications et aux échanges d’opinion. Sur la petite estrade montée à la hâte était installée une table et, derrière celle-ci, Barthélémy Granier, maire et premier consul entouré d’André Bourrel et de Jean Villier, second et troisième consuls, présentaient des visages graves et solennels. Boyer le greffier consulaire claqua dans ses mains plusieurs fois avant de forcer sa voix.

« Messieurs ! Silence ! Messieurs ! La séance est ouverte, la parole est à votre respecté maire ».

Barthélémy Granier se leva de sa chaise, il tenait dans sa main gauche plusieurs feuilles.

« Messieurs, le jugement rendu à Toulouse est arbitraire, abusif et illégal ! Oui messieurs, illégal ! On nous dit que n’avons pas le droit de nommer nos consuls ! Or, voici un document », sa main droite le tenait au bout de son bras haut levé, « un document, dis-je, où il est mentionné nos titres de concession pleins et entiers, datés de l’année 1409 et confirmés par plusieurs de nos roys ». Il les montrait puis les déposait soigneusement sur la table, respectueux du papier où la royale signature figurait. « Deuxième point, la justice ordinaire, dorénavant, serait rendue au château de l’Estant. Le parlement fait fi du Pouget, véritable chef-lieu de la baronnie, acté par ces documents-ci, où la justice a toujours été exercée ! Excentré tel qu’est le château, la justice se rendra devant un public composé des domestiques de labour de messire le vicomte.

« Troisième point, on nous oblige à donner une clef de nos archives à l’un des officiers du seigneur ! Dès lors, monsieur d’Alzon aurait toute latitude pour manipuler à sa façon documents et titres, qui sont notre liberté par nos pères acquise. Le parlement oublie l’ordonnance de monsieur l’intendant en date du trois juin 1779, rejetant comme non fondée la demande de monsieur d’Alzon, car monsieur l’intendant s’appuyait sur les arrêts du vingt novembre 1719, du neuf septembre 1731 et autres arrêts postérieurs.

« Quatrième point, l’ultime provocation de ses messieurs du parlement. Le seigneur Daudé d’Alzon ne paraphera pas le livre de la taille alors que par le premier point il est donné à monsieur d’Alzon le pouvoir de devenir maire du Pouget, comme son père et son grand-père ont pu l’être de façon perpétuelle – entendez bien ! perpétuelle ! – de la commune du Vigan. Doutez-vous, messieurs, un seul instant, que non seulement il paraphe le grand livre des comptes, mais qu’il y porte ses indemnités propres qu’il jugera comme son dû !

« Pour finir, nous sommes condamnés, nous la commune, à payer tous les frais de jugement et à indemniser pour moitié les frais de monsieur d’Alzon. Voilà notre justice, messieurs ! Alors, je vous pose cette question : devons-nous l’accepter et retourner en servage, ou bien la briser, la casser, la broyer de nos mains de plébéiens ? »

Barthélémy Granier, avant de s’asseoir, sortit de son habit une pochette et s’essuya la face. Un voisin de Louis lui posa une question à voix basse.

« Louis, plébéien, c’est quoi ?

– Le peuple, tout simplement, qui ne vit que par l’œuvre de ses mains.

– Pourquoi il ne dit pas brassier ? J’aurais compris ! »

Louis était avec eux physiquement mais son esprit vagabondait. Il se souvenait de son enfance et de ce vieux monsieur, un ami de son père qui venait chez eux manger la soupe. À la veillée, il lisait de belles histoires se terminant par des morales édifiantes. Ses oreilles retentissaient encore de sa voie sentencieuse : « Selon que vous serez puissant ou misérable, les jugements de cour vous rendront blanc ou noir ». Il s’agissait de quoi au juste ? Alors, sa mémoire lui donna des éléments de réponse : des loups, des tigres, des ours et autres terribles animaux qui s’autorisaient impunément tous les crimes, et d’un commun accord décidaient de punir de mort, pour arrêter le fléau pesteux qui les accablait, l’âne modeste qui avait brouté l’herbe d’autrui. Une touffe d’herbe ! Quel forfait !

« Nous ne sommes pas des ânes bâtés ! » s’écria Louis en sortant de sa rêverie, s’étonnant lui-même de la force de sa voix qui interrompit les discussions en cours. Les regards convergèrent sur Louis dans un silence total, puis un laboureur connu pour son habituel mutisme, lâcha :

« Louis a raison, je ne veux plus être un âne battu pour toute ma vie de bête de somme ! »

Ce fut le point de départ. La vanne s’ouvrait, la parole giclait sans retenue, les griefs longtemps contenus sur le cœur se répandirent en cascade dans une confusion inouïe. Le greffier consulaire attrapait à la volée cette profusion de protestations contre l’injustice, l’iniquité et la partialité de l’arrêt. Il notait, il noircissait le papier, de temps à autres il levait ses yeux vers le premier consul et celui-ci lui indiquait par son index pointé vers le bas dans un mouvement saccadé qu’il devait écrire tout ce qu’il entendait : plus tard, une lecture de toutes les récriminations dicterait la conduite future. Il remarquait aussi que les deuxième et troisième consuls consignaient les paroles rugueuses des contestataires. À l’issue de la séance, pour tout le monde la cause était entendue, la communauté porterait l’affaire devant la cour de cassation.

Vers la fin d’août 1785, une nouvelle ahurissante apporta à la communauté une raison supplémentaire justifiant son pourvoi : alors qu’il célébrait à Versailles la messe de l’Assomption, une escouade de la garde royale mandée par Louis XVI en personne serait venue en pleine eucharistie s’assurer de la prise de corps du cardinal-prince de Rohan, provoquant un scandale épouvantable qui devait impliquer l’épouse du roi, l’autrichienne insouciante Maire-Antoinette. L’honnêteté du roi, certains diront sa naïveté, d’autres sa nigauderie, provoqua si grand remous, qu’il n’est pas exagéré de prétendre que si dans le royaume de France tout finit par des chansons, toute révolution commence par un scandale. Le cardinal-prince de Rohan était né en 1734. À vingt-cinq ans, il devint évêque coadjuteur de son oncle, le prince-évêque de Strasbourg auquel il succéda. Homme léger, crédule, dispendieux, menant grand train, il fut bizarrement chargé en 1770 d’accueillir dans son nouveau royaume la future reine Marie-Antoinette. La bizarrerie fut poussée plus avant lorsque le cardinal-prince de Rohan devint en 1772 ambassadeur à Vienne auprès de l’impératrice Marie-Thérèse, la propre mère de Marie-Antoinette. À ce poste, il cumula bévues et maladresses ; son incapacité déchaîna le courroux de l’impératrice qui demanda en 1774 son rappel définitif. Rentré en France, son calvaire se prolongea par une semi-disgrâce : il était devenu à la cour, sur l’insistance de la reine Marie-Antoinette, persona non grata.

Lorsque les grands bijoutiers de la place de Paris, Boehmer et Bassenge, qui avaient créé une parure formée d’une centaine de diamants dans l’espoir avoué de la vendre à la comtesse du Barry, dernière maîtresse en titre de louis XV, essuyèrent un net refus, ils ne désarmèrent pas. Début 1785, ils présentèrent à l’envi cette pièce à la première dame du royaume de France, Marie-Antoinette, qui opposa elle-aussi, malgré le goût qu’elle en avait, un net refus. C’est alors qu’une dame de la vieille noblesse, la désargentée et si rouée comtesse de la Motte, instruite de la frivolité de l’une, du souhait d’un retour en grâce de l’autre et du désir de vente des derniers, eut l’idée d’une manipulation de haute volée pour une escroquerie qui la hisserait au niveau de maître en filouterie : il s’agissait de faire croire aux bijoutiers, grâce à des faux authentiques, que la reine achetait la parure par l’intermédiaire du prince-cardinal qui en outre se portait caution de la somme fabuleuse. La comtesse de la Motte roula son monde et s’enfuit avec le collier.

Dans un été 1785 de feu où nul nuage n’altérait le ciel, le tonnerre de cette affaire déclencha une pluie d’écœurement. Alors que le plus grand nombre des sujets de sa majesté se débattait dans les pires difficultés, une reine, un prince-cardinal, une comtesse, les bijoutiers des puissants de Versailles, trafiquaient avec des pierres précieuses, jonglaient avec des millions de livres. Il était temps que le roi sévît. Son action, vue du Pouget, semblait de bon aloi parce qu’au premier abord l’affaire désignait le prince-cardinal de Rohan, grand du royaume, comme seul responsable et, signe encourageant pour leur procès contre un grand de la localité, le roi ne protégeait pas un homme aux titres prestigieux et même l’embastillait comme le dernier des gredins. Tout espoir était donc permis. Pour la communauté, la nouvelle procédure exigeait de nouveaux protagonistes pour la représenter. Elle consulta maître Pacotte et maître Labalme, avocats au conseil, pour qu’ils appréciassent d’un œil neuf tous les éléments de l’affaire afin d’en finir une fois pour toute avec « les attentats de monsieur d’Alzon dont la communauté est la victime », selon le mot exprimé lors de la fameuse séance. Par ailleurs, des recherches avaient été effectuées au sein du parlement de Toulouse, dans ses propres archives, d’où un cas similaire ressortit des dossiers poussiéreux et pouvait faire jurisprudence. En effet, une décision du parlement rendant un arrêt favorable à la seigneuresse de la ville de Savary avait été cassée l’année précédente par le conseil des États du Languedoc. La communauté, sûre de sa force tranquille, sûre de la validité de ses arguments, relançait confiante la procédure. En habituée, elle demanda à monsieur l’intendant l’autorisation d’emprunter une somme importante aux plus aisés de la communauté ; cela devenait une coutume et considérant l’admirable inertie du système judiciaire, cette coutume initiale risquait de se transformer en tradition que l’on n’ose imaginer séculaire.

Tous ces sujets brûlants d’actualité suscitaient de la part de la fratrie – Louis au Pouget, Pierre et Élisabet à Montpellier –  de longs échanges épistolaires, car depuis la disparition de leur mère, les visites des Montpelliérains s’étaient espacées et si l’envie de se voir persistait, les bonnes raisons de reporter le voyage minaient une volonté faiblement affirmée. Dans une lettre, Louis exprima par un bon sens de paysan qu’il n’était pas son ressenti sur cette situation.

 

« J’entrevois, lors, depuis mon veuvage, la cause des espacements de vos visites, nous n’en sommes nul responsables, ni vous ni moi. Je me convaincs qu’une réelle famille bien formée se constitue d’un père, d’une mère, et des enfants, que disparaisse un seul de la composition et l’alchimie cesse, la famille disparaît. Comprenez-moi, des enfants qui perdurent comme nous ce ne sont que des frères et une sœur, un père et une mère qui perdurent, ce n’est plus qu’un couple, des enfants et un père tel que je suis dans ma situation, ce n’est qu’un veuf vieilli avec ses enfants. Mais la famille, la vraie, l’originelle, elle a défuncté.

« La plénitude dans le foyer, ce ne peut être que l’assemblage d’un père, d’une mère et des enfants, dans notre fort intérieur nous le savons. L’importance du rôle que l’on joue n’a pas de mise, seule compte cette fondation que nous souhaitons prolonger mais la vérité est cruelle ! Ainsi toi, Pierre, toi Élisabet, ne trouvez plus d’utilité en de fréquentes visites au Pouget puisque père puis mère s’en sont allés ».

 

C’était écrit sans amertume. Une simple constatation. Pierre et Élisabet ne s’en offusquèrent point, puisqu’ils éprouvaient sans se l’avouer des sentiments analogues ; partant, leur manque d’entrain à s’en retourner dans leur passé s’expliquait. Mieux valait dès lors s’entretenir des affaires courantes et s’éviter de plonger dans des émois philosophiques.

 

« À Louis mon bien aimé frère,

 

Nous aussi avons célébré avec la solennité qui sied la confirmation dans leur foi de nos jeunes paroissiens. Pierre en était, Françoise ma tendre épouse fut plus émue que de son propre mariage. Rassemblés sur le parvis de Notre-Dame-des-Tables, nos enfants, conduits par notre évêque vêtu d’une chasuble aux fines broderies en petits points de fil d’or, lui-même précédé de tous les curés, prêtres, archiprêtres, clercs tonsurés, autres chanoines et j’en oublie, sous sa dépendance partirent en procession vers la terrasse du Peyrou où se tint une messe si ostentatoire qu’il apparut clairement à l’assistance la démonstration de la puissance de l’Église séculaire et régulière.

« Ce huit septembre, fête de la nativité de Notre Dame, ici à Montpellier, a marqué le désaccord de notre clergé avec la décision de notre roy d’embastiller l’homme d’Église qu’est le cardinal de Rohan, prince par ailleurs. L’homélie de notre évêque a effacé l’infime doute. Les membres les plus éclairés de notre société considèrent (en toute discrétion car notre société s’interdit de traiter ces affaires-ci) que notre roy par deux fois prête le flanc à l’infortune. D’abord, il a avec éclat sommé son grand aumônier de répondre d’une friponnerie en le jetant au cachot sans enquête préalable sur le bien-fondé de sa saisie ; ensuite, il a confié au parlement de Paris, qui lui fait grief de vouloir l’abaisser au rang servile, la responsabilité de juger cette escroquerie dépassant la mesure commune. Avant peu, le parlement, sous prétexte de loyale justice, libérera monsieur de Rohan comme possédant bonne intelligence propre à déjouer un complot mené par une comtesse désavouée de longue date par ses pairs et il apparaîtra à tous, malgré la fausseté de ce conte-là, que seule la reine dirigeait par cupidité les fils de cette histoire insensée. Par maladresse dans l’utilisation de leur pouvoir, nos souverains se sont mis dans leur tort et pour leur malheur ils n’ont pas la dimension de leurs aïeux pour reprendre la main. Cela peut être une bonne chose dans votre dispute avec le seigneur d’Alzon, car les parlements des provinces toujours apportèrent leurs secours aux gens qui par naissance prétendaient détenir qualités et pouvoirs. À présent que le trône risque un ébranlement, tous les parlements auront à cœur de se libérer des entraves de ces prétendus puissants.

«  Tes fils, ta fille, mon fils, vivront des bouleversements dont j’imagine la teneur : le carcan de la société ancienne expirera, l’homme disposera de toute liberté sans autre frein que la liberté d’autrui, la loi consentie par tous délimitera seule les actions de tous. Dès ce jour d’hui, mes dispositions étant arrêtées, mon Pierre à mes côtés s’affranchira de toutes les pesanteurs du passé et, par le bon vouloir de mes fraternités dans la société que tu sais, lui aussi approfondira son esprit, participera à l’érection d’une nouvelle civilisation où seule la raison éclairera l’obscurantisme. Tu dois penser que je déparle ! N’en crois rien, nous enterrerons le vieux monde, et cette petite Marguerite Virenque, fille de Thomas et de Marguerite Hugues dont tu m’as dit être le parrain, va savoir si elle ne sera point l’égérie du prochain… Je suis sûr que la vieille sans âge Jeanne Fabre, veuve Rouïre, qui est sa marraine et qui comme accoucheuse a tant sorti d’enfants du ventre de leur mère, sans s’en rendre compte, a été la première à soigner le philosophe du futur ! »

 

La lettre se concluait par la formule coutumière exprimant l’affection, mais Louis s’attacha bien plus à la prévision de Pierre au sujet de l’affaire du collier de la reine. Qu’une autorité constituée désavoue une volonté du roi troublait Louis. Il ne fut convaincu que l’affront était possible que lorsque le parlement, en juin 1786, rendit son jugement. Le cardinal-prince de Rohan était lavé de toute culpabilité ; cependant, il devait répondre sur ses derniers de la caution paraphée de son seing, l’excuse de la naïveté ne jouait pas pour un si grand personnage qui assurément ne l’était pas. La comtesse de la Motte, soumise à la question ordinaire, dénonça tous ses complices. En juste retour, ceux qui furent arrêtés se défaussèrent et accablèrent la comtesse fourvoyée qui se posa en victime expiatoire car la justice la condamna à être marquée au fer rouge d’un V d’infamie pour « voleuse », à tel endroit qu’il se pût voir par tous – mais alors sa poitrine était-elle bien indiquée pour un tel sceau ? – et en outre à la prison perpétuelle. Est-ce un manque de geôlier, à la Salpêtrière, qui lui permit sans tarder de s’esbigner de ce lieu déshonorant ?

La question restera ouverte. Toujours est-il qu’à l’issue du procès, le paradoxe conduisit la victime réelle à subir l’opprobre générale : la reine Marie-Antoinette recevait l’empreinte indélébile du discrédit.

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