Troisième époque

           

 

A

 

 

h ! le beau mois de mai 68 ! Il flottait dans l’air ce mois-là un parfum de fraternité, une saveur délicieuse de retrouvailles, de rires complices, de repas partagés avec le ciel pour plafond. Le seizième jour de ce beau mai 1768, après avoir reçu du curé Belmond son premier sacrement, François, né la veille, jour historique où le royaume de France entrait en possession de l’ile de la Corse – cette information impérieuse voire impériale passa au Pouget totalement inaperçue – François, donc, fils de Marguerite et de Louis, fut le cœur de la fête. Sa grand-mère Marie Portal, assistée d’un Fabre (pour l’occasion François Fabre), lui servit de marraine ; elle éprouvait un bonheur profond car ce baptême reconstituait pour quelques jours son foyer à présent écartelé. En effet, Pierre et sa sœur Élisabet, délaissant pour l’occasion leur commerce, la gratifiaient de leur présence. Il est vrai que l’absence de ces deux-là durait depuis deux ans, une éternité pour les solides septuagénaires qu’étaient maintenant Marie et Guilhaume. Les Montpelliérains avaient effectué le voyage en empruntant le coche qui reliait Montpellier à Lodève en passant par Canet et Clermont-de-Lodève. Rapide et confortable bien qu’onéreux, il couvrait les huit lieues utiles en une matinée à peine. Nos voyageurs en profitèrent pour ramener au petit pays bien des choses tout à fait plaisantes, propre à faire rêver les ruraux du luxe de la société citadine.

L’affaire de Pierre, secondé par sa sœur, se développait et les amenait à une petite aisance mais s’ils purent aussi facilement se libérer quelques jours, ce fut grâce à l’aide régulière, bien qu’au début restreinte, de la demoiselle Françoise Jouliés. Celle-ci, très tôt, au sortir de l’enfance, quitta son Millau-en-Rouergue natal pour être placée comme domestique chez des bourgeois de Montpellier qui recrutaient, dans les régions reculées et difficiles de culture, les bras jeunes et vigoureux en surplus pour servir gaiement, sans plaintes. D’ailleurs, et sans être outrecuidants, ces bourgeois évolués pensaient en bonne logique attendre de leurs factotums de chaleureux remerciements. Cette vaillante jeunesse, grâce à eux, abordait la Civilisation, ils la tiraient du fin fond de ses gaves – car pour se situer à leur niveau, les bourgeois utilisaient leurs mots, leur langage ; ainsi, une gorge du relief montagneux se nommait « gave », entre « gavots », « gavotes », et « gavaches ». Cette bienheureuse jeunesse, ils l’habillaient, la logeaient, la nourrissaient et surtout la formaient à la servilité à vie, au lieu qu’elle s’arrache les mains sur des terres quasi incultes et adopte pour toujours l’épaisse odeur des biques. Le père de Françoise, Antoine Jouliés, se satisfit que des bourgeois de Montpellier recrutassent sa toute jeune fille ; lui-même, brassier, accumulait bien des difficultés pour assurer la survie familiale et dans ces conditions, une fille placée chez de bons maîtres était une rente assurée pour longtemps. Mais les années passant, les contingences firent évoluer la situation des bourgeois qui employaient Françoise. Le service se réduisit et ils lui demandèrent de penser sérieusement et rapidement à se placer dans une autre maison. Françoise s’en était ouverte auprès d’Élisabet qui, bien installée dans l’activité commerciale, pouvait utilement la renseigner sur les bonnes maisons. C’est alors que Pierre eut l’idée, en accord et après arrangement avec les maîtres de Françoise, de l’utiliser lorsqu’elle se trouvait disponible. Très vite, elle devint indispensable dans la boutique : de par son passé rouergat elle possédait une grande connaissance des plantes et de la manière de les utiliser ; grâce à son instruction pourtant sommaire, elle lisait et déchiffrait sans erreurs. Pierre se résolut donc à l’engager à demeure. La confiance s’installa et Françoise s’impliqua dans sa nouvelle occupation avec enthousiasme, à tel point que Pierre n’hésitait pas à se reposer sur elle.

Il se permit donc pour quelques jours ce déplacement au Pouget en compagnie d’Élisabet, pour assister au baptême de son neveu François. Par ce retour, ensemble ils s’attendrirent sur une époque récente de leur passé. Ayant à présent adopté la vie citadine, Pierre s’étonna de son rapide éloignement des valeurs et du sens pratique des habitants de son village natal, particulièrement de son frère louis, lorsqu’à brûle-pourpoint celui-ci lui dit :

« Pierre, aujourd’hui le plus difficile est derrière toi, ton affaire tourne bien, il te faut penser à demain. Tu nous as parlé en termes élogieux de cette jeune femme du Rouergue… Ce que je pense, je te le dis sans détour comme ton ami plus que comme ton aîné ; cette Françoise, tu devrais songer à la demander en mariage : vois-tu, il ne sert à rien parfois d’aller chercher au loin ce qui est près de soi. L’amour, me diras-tu ? Quelquefois il faut l’aider, le tirer des profondeurs de son cœur, il ne nous saisit pas systématiquement, ce serait trop simple ! Quand tu retourneras chez toi – c’est curieux de m’entendre dire chez toi, alors que depuis toujours… mais cette page est tournée ; chez toi, donc, dans le tumulte de la cité, prends du temps pour lui parler, pour la promener, je suis sûr que tu auras une bonne surprise… peut-être remercieras-tu ton vieux frère ».

Ensuite, les discussions filèrent en tous sens, sur toutes sortes de sujets. Pierre parla inlassablement de Montpellier, évoquant une matière qui éveilla l’attention de tous : l’eau. Il est vrai que tous n’étaient pas logés à la même enseigne ; dans les campagnes, grâce aux sources, aux cours d’eau, aux puits, aux citernes, à la rigueur, les communautés parvenaient à se satisfaire bien que, quelquefois, étaient ordonnés des restrictions. En ville, le problème se révélait avec plus d’acuité car les fontaines fonctionnant en divers lieux ne suffisaient pas à la l’assouvissement de la multitude et se tarissaient souvent. Bien sûr, les responsables de la cité procédaient à des distributions d’eau. Mais d’où sortait-elle, cette eau dont les gens se méfiaient à juste raison ? De la rivière Lez, dont la pureté discutable terrifiait les habitants par la crainte de terribles maladies. Réputation générée par la construction, en 1682, de l’hôpital général, au nord de la ville, en bordure du Merdanson – ruisseau qui, avec un tel nom, affichait clairement sa qualité spécifique – et de son voisin et compagnon, l’indispensable cimetière : comment, avec de tels clients, ne pas soupçonner l’altération de ce Merdanson, affluent du Lez, et la contamination de ce dernier ? Si encore le prélèvement s’effectuait dans le milieu de la rivière Lez ou dans ses profondeurs, ou bien encore en amont du moulin de Sélicate, les Montpelliérains se seraient aventurés à en boire un peu, juste pour humecter la bouche… Mais dans leur ignorance en la matière, le choix consistait par grande pénurie à se laisser mourir de soif pour les plus circonspects ou à s’en remettre à la Divine Providence pour les plus fatalistes. Le problème trouva solution en décembre 1765 lorsque, malgré le froid, la population rassemblée à la terrasse du Peyrou joua avec la belle eau qui giclait en abondance de la fontaine nouvelle érigée dans le dos de la statue équestre de Louis le Grand.

Pierre manqua cette grande fête aquatique, célébrant l’arrivée opportune de l’eau de source dans la grande cité, mais sa clientèle, un an plus tard, lui en parlait encore avec ravissement. Il apprit que c’était grâce à un ingénieur, le sieur Pitot de Launay, enfant de la plaine nîmoise, instruit dès sa naissance des particularités de la province, que la difficulté s’aplanit. Il mena à bien le projet longtemps débattu de la captation de la source de Saint-Clément au profit de la cité, distante de plus de trois lieues, en s’inspirant des travaux de l’aqueduc réalisé par les antiques Romains pour abreuver les Nîmois, sans toutefois graver dans la pierre, comme ces derniers, quelques symboles phalliques. L’ingénieur considéra que dans le cas présent il convenait, comme par le passé, d’utiliser la simple force de la légère déclivité pour approvisionner les habitants. Pierre fut très prolixe sur la description de l’aqueduc qui concluait d’une façon spectaculaire l’entreprise.

« Imaginez, disait-il, un bief trois fois plus grand que ceux que vous utilisez habituellement, soutenu par de petites arches mesurant à vu d’œil quatre toises, posées sur des grandes arches de plus de dix toises de haut et large de deux toises ! L’ouvrage, poursuivait Pierre, s’étalant sur une longueur totale d’une quart de lieue.

– Tout ça pour de l’eau ! s’exclama un sceptique.

– Vous n’imaginez pas, reprit Pierre, ce dont les hommes sont capables pour satisfaire ce besoin crucial d’eau pour leur survie ou pour leur plaisir. Par exemple, le grand roi Louis, dans le siècle passé, commanda à ses ingénieurs en hydrologie de pourvoir en abondance son château en eau. Pour lui plaire, ils inventèrent une machine capable de capter l’eau de la rivière Seine et de lui donner une force incroyable pour jaillir dans son jardin de mille cinq cents acres, des lieues plus loin, en cascades, en fontaines, en jets harmonieux ! Car ce roi-là aimait l’harmonie, il a donné ce goût aux nobles seigneurs de sa cour : sachez que pour son château situé à trois lieues de Montpellier, monseigneur le duc La Croix de Castries, afin d’imiter son maître, manda le sieur Pierre-Paul Riquet pour résoudre son problème d’eau. L’ingénieur saisit la source Fontgrand, à deux lieues au nord du château, érigea vers les années 1670 l’indispensable aqueduc dont quelques arches sont hautes de cinq toises ; ainsi, monseigneur le duc agrémenta son jardin de belles fontaines, dont par ouï-dire je sais l’existence ».

Certains incrédules relevèrent le chiffre de mille cinq cents acres. La surface du jardin du roi était presque aussi grande que la paroisse du Pouget. Ils imaginaient leur village vierge de maisons, de vignes, de cultures et, en remplacement, des bosquets, des bassins, des parterres de fleurs, d’aucun profit, uniquement créés pour le plaisir d’un seul homme. Bien que connaissant Pierre depuis toujours, ils en vinrent à conclure que la ville déclenchait, même chez les plus sensés, bien des exagérations. Ces terriens imbibés de nature quand ils regardaient une fleur, leur plaisir était d’imaginer le fruit nourricier futur : l’agréable s’appréciant par l’utile, le futile ne perturberait pas leur vie de sitôt.

Pierre, revenu chez lui, dans sa ville, considérait que les conseils de Louis seraient bien agréables à suivre. Il observait Françoise s’activer dans la boutique, conseiller la clientèle ; elle possédait les qualités propres de sa si prégnante terre d’origine, il n’y avait rien de tortueux dans son caractère. Il se convainquit que s’il lui proposait le mariage, elle ne se déroberait pas par des prétextes infondés, elle accepterait ou refuserait selon son attirance, mais en cas de refus il ne subsisterait dans le futur aucun malaise dans leurs rapports. Néanmoins, il fit des approches prudentes mais suffisamment explicites pour que la jeune femme ne se méprît pas sur ses intentions honnêtes. Le projet, une fois consenti, prendrait le temps nécessaire par des fiançailles traditionnellement fixées à un an minimum. Les deux futurs auraient à rassembler les documents utiles dans leurs paroisses respectives par des courriers dont les réponses tarderaient à coup sûr. Ils envisagèrent la date de leur mariage avec une grande incertitude pour fin 1769 ou début 1770. Certes, ils ne devaient pas  repousser trop loin l’évènement car Pierre pensait à ses parents qui avaient glissé dans l’hiver de leur vie.

Pour patienter, les deux tourtereaux prirent l’habitude d’aller régulièrement à la grande salle de spectacle que les autorités municipales décidèrent de faire édifier vers 1750 au sud de la ville, à l’extérieur de la porte de Lattes. Les consuls de Montpellier voulurent que le théâtre soit la fierté de tous les habitants, aussi ne lésinèrent-ils pas sur les moyens. Ils commandèrent une construction dont l’éclat devait être d’un haut niveau ; l’architecte, un certain sieur Mareschal, qui étudia à Paris et œuvra en Bourgogne, ayant ainsi obtenu toute licence, s’inspira du magnifique théâtre des comédiens du roy à Paris. En outre, bâtissant son œuvre en bordure de la cité, aucune contrainte d’espace ne le limitant, il aménagea devant le théâtre, à l’exemple des parvis, une place importante de forme ovoïde, pour que d’une part les édiles et les puissants pussent se faire déposer par leur carrosse au pied des escaliers de l’entrée principale et d’autre part pour que les comédiens, les jongleurs, les bateleurs de toute espèce effectuassent leurs tours et pitreries dans un espace adapté au spectacle de rue. Or, nul endroit ne pouvait être plus opportunément choisi que le devant de la salle où se donnaient des opéras et des comédies. Il y avait aussi une raison plus policière à rassembler dans un lieu précis  tous ces saltimbanques épris de liberté au-delà de toute censure ; raison qui n’échappait pas aux argousins et mouchards de tous poils : la subversion était ainsi écrasée dans… l’œuf, osons le dire, et le subversif broyé avant de perturber la société. Il ne fallait pas oublier dans le prolongement de cette place – très vite nommée  place des Comédiens, puis place des Comédies, enfin et définitivement place de la Comédie – les ombrages de la magnifique Esplanade, qui faisait du lieu un vaste emplacement où la population aimait se prélasser en de vaines promenades. Le seul point noir, à y regarder de près, était l’implantation de la raffinerie de salpêtre au début de l’Esplanade. Elle fournissait en poudre à canon et à fusil le régiment fixé en face dans la Citadelle et la méconnaissance du produit dangereux inspirait aux promeneurs des craintes justifiées. Françoise et Pierre, parfois accompagnés d’Élisabet, déambulaient avec plaisir lorsque leur affaire le permettait ; ils s’autorisaient aussi l’agrément d’assister aux représentations des opéras-ballets de monsieur Rameau ou des comédies enjouées, si bien formées, de monsieur Marivaux. Quand la direction du théâtre annonçait des spectacles qu’ils pressentaient à leur goût, ils fermaient plus tôt la boutique de la rue de l’Herberie, ils se munissaient de tabourets au confort rustique qui cependant garantissaient une moindre fatigue pendant les belles et longues représentations, ils passaient devant l’église Notre-Dame-des-Tables où les échangeurs poursuivaient leurs agiotages, enfin ils sortaient à la porte de Lattes qui conservait son nom malgré sa démolition totale quand s’éleva le théâtre.

Dans l’avant-salle, bien avant l’heure du divertissement, le tohu-bohu s’amplifiait au fil des minutes car, pour pénétrer dans la grande salle dénuée de sièges, réservée au vulgum pecus, il fallait payer son entrée. Pierre, le tabouret coincé sous son bras, déboursa les quelques deniers nécessaires aux imposants commis du théâtre qui les autorisèrent à s’installer au parterre, derrière la barrière qui protégeait les chaises des musiciens. Là, ils prenaient place au mieux des disponibilités. En attendant l’heure, Pierre levait ses yeux et regardait les loges louées à l’année par les grandes familles nobles ou puissantes de la ville et de sa périphérie. Le rideau tiré empêchait le commun de voir l’intérieur des loges mais Pierre les savait vides de présence humaine car cette riche société n’arrivait que peu avant le début du spectacle et d’ailleurs, son arrivée même était considérée comme le préambule du spectacle. Le carrousel des fastueux carrosses devant le théâtre, certains soirs où se jouaient des pièces de grands auteurs, laissait ébahi le petit monde pressé d’admirer les belles dames, vêtues de somptueuses toilettes, que le directeur du théâtre en personne accueillait à la descente de leur carrosse. Si d’aventure un commis s’approchait obséquieusement de ce beau monde, ce n’était certes pas pour l’ennuyer avec d’inopportunes questions de droit d’entrée, mais pour conduire ces notabilités, tout en les protégeant des fâcheux, jusqu’à la porte de leur loge. Le brouhaha atteignait l’insupportable puis, par miracle, s’interrompait soudainement : les simples coups rapides et secs d’un bâton contre le plancher de la scène avaient eu raison de la bruyance. Pierre observait que les rideaux des loges, les uns après les autres, maintenant s’ouvraient ; alors, il se promettait d’installer un jour ses parents dans sa propre loge, pour éprouver ensemble le ravissement de bons divertissements qu’offrait ce premier théâtre de Montpellier.

 Celui-ci devait subir les affres du feu par deux fois, en 1785 partiellement et en 1881 totalement. Par ailleurs, la salle de spectacle fut fermée quelques jours fin juin 1768, en raison du décès de la très discrète reine Marie LeszczyƄska. Il est vrai qu’aux yeux de son mari volage, sa disparition confirmait l’oubli dans lequel il la tenait. Tout de même, la totalité des églises du royaume l’obligea, en célébrant force messes, mais le caractère du roi fit qu’il ne s’attarda pas à une pratique de la piété par trop exubérante ; bientôt, son œil égrillard se posa sur une beauté fort appétissante. Jeanne Bécu, jeune femme de vingt-cinq ans, mariée pour la forme à monsieur du Barry, émut tant le sexagénaire majestueux qu’il en vint à penser que cette Vénus roturière possédait les aptitudes propres à le consoler de son veuvage. Mais ce réconfort apparaissait si scandaleux que les libelles outrageants ne circulaient même plus sous le manteau. Celui-ci malmenait la réputation de la favorite en disant qu’elle avait « fort rôti le balai », celui-là invitait les gentilshommes à nommer leur maîtresse madame du Tonneau. Les pamphlets mettaient en parallèle les débauches de ceux d’en haut et les difficultés innombrables des pauvres bougres d’en bas qui, sous prétexte de réforme, étaient régulièrement aggravées.

D’ailleurs, dès l’année 1769, les bruits d’une réforme prochaine alimentèrent les conversations des artisans et des commerçants de la place de Montpellier. Le terme fallacieux de « liberté de commerce » circulait dans les rues de la ville et inquiéta les plus impliqués. Ce commerce libéré recouvrait de toute évidence une manœuvre pour attaquer les privilèges des corporations. Jusqu’à cette époque, de ce mot de « commerce » il convenait d’exclure l’idée de vente car on eut alors parlé de « revendeur » ou de « marchand ». Il fallait entendre par « commerce » un rapport entre un compagnon consacré par ses pairs, apte à mettre son art au service des bourgeois, et ledit bourgeois consommant et rétribuant les créations et les bons offices du compagnon. Ensemble, ils commerçaient sans que le mot marchandise n’interfère. Pierre, par exemple, afin d’être reconnu, dut, avant son installation, démontrer sa connaissance botanique en préparant à partir d’une certaine quantité de plantes des substances valables pour les soins corporels, les besoins domestiques et le bien-être quotidien. Toutefois, une particularité distinguait la corporation des droguistes : par dérogation il était admis qu’ils fussent revendeurs et qualifiés de marchands-droguistes. Le commerce, d’une manière générale, était structuré par les différentes corporations, qui autorisaient où interdisaient l’installation de ceux qui se sentaient en capacité d’exercer le métier suivant les règles de l’art après la présentation de l’indispensable chef-d’œuvre. Or, sous prétexte de liberté, demain il serait permis à quiconque d’offrir au plus grand nombre les services qu’il se jugerait en mesure d’effectuer sans qu’aucune corporation ne pût s’y opposer. Ainsi, une quelconque personne, d’une dextérité acceptable, supposant qu’une activité prenne son essor et permette un rapide enrichissement, aurait, dès sa patente acquittée, la possibilité de fabriquer, disons des carrosses, et les corporations de carrossiers, de charrons ou de menuisiers devraient rester muettes, car aucune cour de justice n’interviendrait dans les différents, sortis dès lors de sa compétence. Cette liberté proclamée si fort servirait sans coup férir à remplir les caisses de l’État désespérément vides. D’un autre côté, cette réforme libérait enfin l’activité professionnelle de la mainmise séculaire des corporations : la possibilité de s’élever enfin dans la hiérarchie sociale devenait réalité.

 


 

Les échanges épistolaires entre Louis et Pierre abordaient ces informations générales de façon accessoire. Ils concernaient surtout le devenir des membres de la famille. En fin d’année, Pierre, à son habitude, lut à haute voix la dernière lettre reçue, en présence d’Élisabet mais aussi et depuis peu de Françoise.

 

« À mes très chers et très aimés frère et sœur,

 

 La dernière lettre nous a remplis de joie. Enfin, Pierre, tu songes à agrandir la famille en épousant cette demoiselle qui occupe déjà une place importante à ton côté ! Notre père et notre mère ont hâte de faire sa connaissance, ils ont beaucoup goûté le dessin la représentant que tu as eu la bonté de leur envoyer. Depuis votre dernière visite, nos parents n’on pas eu à subir d’épreuves qu’ils ne purent surmonter sans atteinte durable. Je profite de ce jour d’hui pour te faire annonce d’une future naissance dans ma maison et le bonheur serait total si nous pouvions le partager toute la famille réunie, à l’agrément du repas du baptême. Il serait profitable à tous que ta promise fît son entrée en famille, mais rassure-la, dis-lui bien que nous sommes tous gens ordinaires, de manières simples, prêts à l’accueillir bonnement.

« Il faut que vous sachiez que la sœur de mon épouse, Élisabeth Fourestier mariée à Pierre Rouïre, se trouve présentement dans le même état d’attente que peut l’être Marguerite. Se pourrait-il qu’elles fussent, toutes deux, délivrées pareillement à la fin de l’hiver 1770 ?

«  Il me presse de vous voir revenir un peu afin que de vive voix vous m’instruisiez de tous les chamboulements dont l’écho nous parvient amoindri. Nous avons ainsi ouï-dire qu’était édité un ouvrage phénoménal, où toutes les dispositions de l’Humanité se trouveraient consignées. J’ai, pour tout vous dire, la curiosité de considérer ce qui est écrit sur mon art, délaissant à plus érudits les philosophies que nos bons prêtres trouvent perverses et contestables. Si toutefois vous savez vous procurer le fascicule qui intéresse nos métiers anciens vous me contenterez grandement. Je vous indique le titre de l’ouvrage tel que ma mémoire l’a retenu : Dictionnaire raisonné des sciences, des arts et des métiers, dont l’ordonnateur est un certain monsieur Diderot.

 

Recevez l’affection de votre très attentionné frère. »

 

            Ces mises au monde débutèrent le dimanche dix-huit février 1770. Marguerite et sa sœur Élisabeth ressentirent à des signes précis l’imminence des naissances. La nuit fut très courte pour Marguerite ; bien avant le lever du soleil, Louis alla quérir Jeanne Fabre, veuve d’André Rouïre et mère de Pierre Rouïre, reconnue par la notoriété publique comme sage-femme expérimentée en accouchement et liée par le jeu d’alliance à la famille Fourestier. Pour faire bonne mesure, Louis prévint aussi l’autre accoucheuse attitrée du village, Marie Rouvière, veuve d’André Portales et sa mère Marie Portal, afin de libérer Élisabeth Coustol, la mère de sa femme Marguerite, qui put courir au chevet de son autre fille Élisabeth. Marie, par son expérience personnelle, pouvait valablement assister dans leur délicate mission les sages-femmes. Celles-ci imposaient à tous, aux hommes surtout, un respect mêlé de crainte et de suspicion car elles étaient sages, c'est-à-dire qu’elles en savaient beaucoup dans le domaine mystérieux de l’intimité féminine et de son fonctionnement. Ce savoir, transmis de femme à femme depuis la nuit des temps, les plus averties en la matière en conservaient jalousement les clefs. On aurait pu dire à leur propos ce que disait Louis XI au sujet de sa fille : « elle est la moins folle des filles de France car pour de sensées je n’en connais point ». Leurs spécialités allaient au-delà de la délivrance ; elles prodiguaient de bien judicieux conseils très en amont de la naissance en apprenant aux plus timorées le quand et le comment de la réussite de cette affaire quelquefois épineuse et lorsque l’enfant venait au monde pour en repartir aussitôt, elles se débrouillaient pour qu’il puisse sortir de leurs frêles poumons un léger souffle de vie, cela suffisait pour qu’elles l’ondoient dans ce court laps de temps.  L’ondoiement : les autorités ecclésiastiques, en effet, les avaient depuis longtemps autorisées à cette pratique, ersatz de baptême mais néanmoins dûment admis pour laver l’enfant du péché originel.

            Le petit Louis, fils de Louis Gribal, vit le jour le lundi dix-neuf, libérant les matrones juste avant que sa tante Élisabeth ne ressentit les violentes douleurs significatives. En bonnes spécialistes, elles apprécièrent le travail accompli et celui restant à faire ; en un court conciliabule, elles conclurent que la nuit à venir serait aussi brève que la précédente. Alors, elles prirent des forces avec une soupe bien épaisse, que le gras de la volaille décorait de petits yeux sur sa surface et dans laquelle nageaient les pattes, l’extrémité des ailes et la tête sans bec de la bestiole. Elles n’oublièrent pas, à la fin, pour que rien ne reste dans l’assiette, de verser au fond une coulée de vin, pour apprécier un chabrot revigorant. Elles prolongèrent le repas, que les hôtes occasionnels des sages-femmes voulaient copieux car il était considéré par elles comme leurs véritables honoraires, par un fricandeau qu’elles étalaient en surabondance sur de larges tranches de pain, puis elles attaquèrent la poularde farcie d’un mélange constitué de vieux pain, du gésier, du foie, d’ails, d’oignons et d’herbes sauvages pleines de saveur ; elles terminèrent par les châtaignes cuites dans le diable en terre rouge. L’attente commença pour les deux femmes par une somnolence prévisible, entrecoupée par les appels d’Élisabeth Fourestier. Alors, l’une et l’autre, le pas lourd, se levaient et l’œil expérimenté évaluait l’heure probable de l’enfantement.

            « Sois patiente, ma fille, ça va bientôt y être.

            –Va, ma belle, t’inquiète pas, ça se passera bien ».

            Avant le matin, Marie Portal vint aux nouvelles pour informer sa belle-fille sur l’état de sa sœur. Elle concevait aussi que sa présence pouvait être utile. Avant le repas de midi du mardi vingt février, la petite Jeanne Rouïre relaya sa mère par les cris attendus de la vie. Le mercredi vingt et un février 1770, après l’angélus du matin, le prêtre-vicaire Belmond accueillit dans l’église Sainte-Catherine du Pouget ses nouveaux paroissiens : Jeanne et Louis, dont les familles respectives réclamaient en leur nom leur premier sacrement. Pour Jeanne : sa marraine Marie Rouïre, son parrain Pierre Brauïlhet, son père Pierre Rouïre ; pour Louis : sa grand-mère-marraine Marie Portal, son grand-père-parrain Guilhaume et son père Louis. La conclusion de cet épisode natal se produisit le dimanche suivant lorsque les familles entremêlées banquetèrent joyeusement. Françoise Jouliés, présente au repas, ressentit dans son cœur la chaleur de cette famille à la dimension d’une tribu, où malgré les explications de Pierre elle se perdait. Pourtant, elle essayait de comprendre tous ces fils entrelacés si étroitement qu’ils avaient réalisé un tissu familial intelligible aux seuls habitués à s’en revêtir depuis leur origine. Personne, parmi l’assistance, pas même les tout-petits, ne marqua le détail qui ne passait pas inaperçu, aucun commentaire désobligeant ne fut à déplorer, pourtant le vin coula en abondance et il aurait bien pu délier les langues par un mot malencontreux.

            Bien avant que Françoise Jouliés et Pierre n’arrivent, l’information de leur futur mariage circulait dans tout le village. Aussi avait-on hâte de voir la promise qui, avec succès, s’était établie dans la grande cité. Lorsque l’oncle Barthélémi Fourestier le ramena dans sa charrette bringuebalante, tirée noblement par deux vaches aux os du bassin si pointus qu’ils tiraient la peau de la croupe presque à la déchirure, le couple attira la curiosité. Sur un carrosse rustique, on voyait de part et d’autre du cocher aux vêtements ternes, couleur de la terre qu’il travaillait quotidiennement, un jeune homme au visage poupin, les joues rougies par le froid, la tête couverte d’un large chapeau aux bords relevés, laissant voir de longs cheveux blonds couvrant le large col du manteau épais, et une dame. Une cape la recouvrait entièrement et rien de sa tenue vestimentaire ne se devinait ; tout pareillement, la capuche masquait une grande partie de la tête et le peu qui se voyait du visage découvert montrait une figure marquée par des rides nombreuses et approfondies par le froid. Dix, douze… non, impossible ! La différence d’âge n’atteignait certainement pas les quinze ans !

            Lorsqu’ils descendirent du char, accueillis par Guilhaume le vénérable, octogénaire en puissance, la dame, jeune encore, par son sourire estompa l’outrage de longues années de travail dans le froid et le vent des rudes terres du Rouergue puis dans l’étouffement des offices des riches demeures bourgeoises. Françoise ne s’était pas desséchée : elle conservait, trentenaire, le charme des jeunes filles qui rosissent des joues au moindre compliment, de sorte que malgré la différence d’âge accentuée par leur nature propre, lui, semblant à regret quitter l’adolescence et elle, entrant sereine dans une maturité avancée, le couple finalement s’assortissait mieux que tant d’autres que l’âge de prime abord ne séparait pas. Pour que les convenances soient respectées, Françoise s’installa chez ses futurs beaux-parents, tandis que Pierre était hébergé par son frère Louis. Ainsi ces deux-là purent à l’envie s’entretenir de toutes les réformes futures dont le trait commun se comprenait sans effort. Les corporations hier toutes-puissantes dans l’organisation de la société se voyaient contraintes de laisser leur place demain à une bourgeoisie qui développait sa puissance en tous les domaines, ne tolérant aucune entrave dans son entreprise de mainmise sur tous les pouvoirs : la grande horloge avait enclenché le compte à rebours en faveur de cette classe besogneuse et entreprenante. Louis crut bon d’ajouter qu’ici, les consuls du Pouget, membres notables de la communauté, n’hésitaient plus à s’opposer au pouvoir seigneurial représenté par Jean Daudé d’Alzon et refusaient mordicus d’accéder à son injonction de détenir la clef des archives locales. Le différent se débattrait dans les parlements judiciaires mais, en attendant, ce point de friction constituait une fissure dans l’harmonie de la communauté ; prendre parti, choisir son camp, signifiait s’opposer à son voisin parfois jusqu’à la brouille et même ceux qui, pour des motifs économiques, se refusaient au moindre choix étaient tenus en suspicion.

            À quelques maisons de là, Françoise se racontait à ses futurs beaux-parents : son enfance heureuse dans les hautes terres, au côté de son père Antoine Jouliés, homme à tout faire, assurant à sa nichée le pain des lendemains incertains ; de sa mère Marie Calsade, très vite disparue ; son départ à elle, choisie par des bourgeois de la ville ; et enfin, juste au moment où sa vie allait basculer dans une morne routine, sa rencontre avec Pierre. Elle insista auprès de Marie Portal, lui disant que jamais elle n’eut l’intention de prendre son fils dans ses filets et d’ailleurs, sur le ton de la confidence, elle ajouta, dépassant alors sa pudeur :

            « Pierre est quelquefois très pressant avec moi ; à ce jour je n’ai jamais cédé à son désir, même si…

            – Je sais, ma fille ; les hommes sont si tentateurs qu’il nous est bien difficile de ne pas s’abandonner. Rassure-toi, je sais à présent que je te connais un peu, que tu es faite pour mon garçon ».

            C’est en rougissant que Françoise murmura quelques mots juste audibles par Marie.

            « Il n’y a eu aucun homme dans ma vie.

            – Tu es une bonne petite, tu rendras Pierre heureux ».

            Guilhaume voulut savoir comment ils envisageaient sur le plan pratique la suite de l’évènement, notamment trouver un nouveau logement.

            « Ne vous inquiétez pas, monsieur, nous avons retenu deux logements. Pierre et moi allons nous installer à quelques pas de la boutique, dans un appartement situé rue de la Vieille dans le prolongement de la rue de l’Herberie. Pour Élisabet qui ne pouvait pas garder seule l’actuel logement, tout petit pour trois, bien trop grand pour une, nous avons trouvé un appartement bien situé dans la rue du Courrier et proche de la boutique ».

            Guilhaume prit une feuille, un fusain, qu’il posa devant Françoise.

            « Si tu veux, dessine-moi le plan ».

            Françoise commença par la grande église Notre-Dame-des-Tables, représentée par une maison avec une croix dessus, au milieu d’un cercle : la place. Françoise, à haute voix, tentait de bien expliquer.

            « De là, monte et descend la rue de la Loge, sur le côté droit en venant de la terrasse du Peyrou ; et proche de la place, la rue de Saint-Guilhèm : en prenant cette rue, on trouve de suite à main gauche notre rue de l’Herberie qui fait un coude pour revenir sur la place, mais si on prolonge, on se trouve dans la rue de la Vieille qui débouche sur la rue de l’Argenterie, qui elle aussi nous ramène sur la place. La rue du Courrier fait se joindre un peu plus bas la rue de l’Argenterie avec la rue de Saint-Guilhèm… »

            Guilhaume n’écoutait plus. Il était reparti dans le voyage effectué avec ses compagnons Jean-Baptiste Gradé et Étienne Portal voilà bien des années, en 1733, il y avait presque quarante ans. Les images lui apparaissaient aussi vivaces aujourd’hui qu’alors. Ces moments délicieux passés en pure perte à deviser entre amis, marchant indolents sur l’Esplanade, profitant de la fraîcheur des cascades artificielles et des bosquets ombragés. Il avait appris à cette époque que l’Esplanade avait été aménagée peu avant le règne de Louis le Grand. Son père Louis le Treizième dirigea le pays pendant une période troublée par les rebellions des grands du royaume, par les fréquentes remontrances du parlement de Paris, par les disettes régulières entrainant des révoltes de croquants, des jacqueries, des émeutes urbaines et surtout, il dut faire face à des soulèvements de protestants contre son autorité – le sud du royaume était particulièrement acquis à la nouvelle religion. Sur ce dernier point, il jugea opportun de montrer sa détermination ; « si vis pacem para bellum », si tu veux la paix, prépare la guerre, disaient les anciens. Pour surveiller la turbulente province, il ordonna donc la construction d’une citadelle dans sa capitale Montpellier. Or, il n’avait nulle envie de mécontenter la population de la ville en la menaçant par l’édification d’un poste militaire au point le plus stratégique, c'est-à-dire la terrasse du Peyrou qui domine entièrement la cité. Il fut donc décidé que l’on profiterait d’un monticule aux allures de colline, mais d’une altitude inférieure, situé au bas de la ville, à l’est. Cependant, pour marquer que la citadelle s’incluait bien dans la ville, une partie des murs d’enceinte furent démontés et servirent de matériaux de construction : en somme, une carrière à ciel ouvert avec des pierres prêtes à l’emploi. Lorsqu’aux alentours de 1630 la citadelle fut en capacité d’assurer sa mission de surveillance, à partir du bastion de la Reyne et du bastion du Roy, les deux postes avancés du nouveau fort en direction de la ville, les stratèges firent creuser deux grands et larges fossés, rejoignant au sud la porte de Lattes et au nord la porte du pile Saint-Gilles, formant deux bras vigoureux prêts à étreindre la ville ou à l’étouffer à la moindre turbulence pernicieuse. Entre les deux bras, en parallèle, on planta une double rangée d’arbres où la population aimait écouter les oiseaux, respirer un air moins vicié et, deux ou trois fois l’an, assister aux chatoyantes parades équestres du régiment du roy. Le lieu s’appréciait à ce point que les autorités jugèrent judicieux d’ériger des fontaines, de creuser des bassins, de reproduire la sauvage nature par la plantation de bosquets et l’édification de cascades, si bien qu’au bout de quelques années, les bras de la citadelle s’étaient chargés de beaux arbres ombrageant. Bien sûr, à la nuit tombée, avec la proximité de la soldatesque, une autre faune encombrait les sentes et les fourrés. Lors de sa visite, Guilhaume avait perçu cette réalité : calme et beauté le jour, stupre et débauche la nuit, réalité crue de la nature humaine.

            Il regardait sa future belle-fille ; il songea que les enfants qui sortiraient de son sein seraient façonnés par un environnement créé de toutes pièces par l’Homme. Même l’Esplanade était un décor artificiel, à l’opposé du cadre naturel qu’il savait d’origine divine, dans lequel évolueraient au contraire les enfants de Louis. Grâce à cette prescience acquise avec l’âge, il sentait que les deux branches qui poussaient sous ses yeux se développeraient en toute indépendance et n’auraient de point commun que le nom. Se pourrait-il que le lien se rompe, et alors sa descendance l’oubliera-t-elle ? Une fois parti, qui se souviendra de lui ? Pendant combien d’années ? Ce flot incessant de questions provoqua en lui un trouble vertigineux. Puis, émergeant enfin de ses pensées, il s’accrocha au fil de la conversation des deux femmes dont le sujet était le mariage de Françoise et Pierre.

 


 

            La bénédiction nuptiale eut lieu deux mois plus tard, le premier mai 1770, dans l’église Notre-Dame-des-Tables. Guilhaume et Marie Portal, empêchés par leur grand âge, ne firent pas le voyage et se dévouèrent pour garder les enfants : François qui, en mai, fêterait son deuxième anniversaire et Louis qui, pendant quelques jours, téterait le sein de sa tante Élisabeth Fourestier afin que leurs parents, Marguerite et Louis  – lui-même témoin – assistassent en en toute quiétude à la cérémonie. Quelques jours avant la date retenue, Pierre, accompagné de Françoise, se rendit en l’étude de maître Vézian, notaire royal, car pour protéger son futur foyer, Pierre voulait dissocier son activité de marchand avec ses biens propres : sage précaution pour que lui seul subît les aléas des circonstances défavorables éventuelles. Il présenta le contrat de mariage au prêtre Delhaye, qui constata les filiations des futurs valablement établies par l’autorité civile mandée par monseigneur l’évêque.

            Devant une petite assistance, les anneaux furent échangés. Du côté de Françoise, pour des raisons économiques, ni son père, ni sa fratrie, éparpillée dans toute la province n’assistèrent la mariée. Pierre comptait sur sa sœur Élisabet, sur son frère Louis et l’épouse de celui-ci ainsi que sur trois relations amicales et leurs épouses. Cependant, le couple désira relever la journée en offrant un repas digne d’un banquet. À la sortie de l’église, un carrosse décoré, avec son cocher, que Pierre avait réservé, les attendait. Les dames et le marié s’installèrent à l’intérieur, les autres hommes prirent place comme ils purent à l’extérieur, soit à côté du cocher soit debout à l’arrière, de toute façon le trajet n’était pas très long. Ils descendirent la rue de la Loge sans presse, au pas des chevaux, sortirent de la ville par la porte de Lattes, empruntant le grand chemin qui traversait le domaine des cordeliers qui, selon les avis de tous, passait pour être le domaine le plus vaste de tous les ordres religieux présents à la périphérie immédiate de Montpellier. Les possessions du monastère bordaient le grand fossé plus loin même que la tour de la Babotte, pour voisiner avec le monastère de l’ordre des hospitaliers de Saint-Jean situé dans les parages de l’église Saint-Denis. Derrière cette église s’élevaient quelques beaux arbres touffus cachant complètement le couvent des carmes déchaussés ; un haut mur protecteur séparait les carmélites du monde et le tumulte continuel venu du grand chemin de Béziers contigu au couvent, qu’occasionnait le roulage des charrettes chargées, que tiraient les bêtes de somme encouragées par les coups de fouet, ne parvenait pas aux oreilles des religieuses volontairement muettes. Le dernier ordre religieux de la ville, les récollets, était installé à l’opposé de tous les autres, au nord de la cité, au-dessus de l’hôpital général, en pleine campagne du côté gauche du grand chemin de Nîmes en sortant de la ville, et peu après le faubourg du pile Saint-Gilles.

            Lorsque le cocher ordonna aux chevaux d’avancer, le simple pas cadencé fut seul permis tant la rue s’encombrait par les activités d’un jour ordinaire, car jamais mariages ne se déroulaient le jour du Seigneur. Le chaland curieux n’hésitait pas, sur la pointe de ses pieds, à regarder par les ouvertures l’intérieur du carrosse, en s’autorisant d’audacieux commentaires sur les belles toilettes qu’imposait l’événement. Françoise souriait à ce public improvisé, ses dames d’honneur partageaient son bonheur. Toujours au pas, les chevaux arrivèrent sans tarder au pont Juvénal qu’ils ne franchirent point car l’auberge, avec sa terrasse ombragée par une tonnelle, bordait la rive droite de la rivière Lez. Au ponton construit dans le prolongement de la terrasse étaient amarrées des barques que l’aubergiste louait à sa clientèle. Il était bien agréable, après un succulent repas, de naviguer sur la rivière, de remonter en passant sous les arches du pont jusqu’à la retenue d’eau du moulin du pont Juvénal, qui appartenait aux hospitaliers de Saint-Jean, puis de se laisser glisser au gré du faible courant jusqu’au port du canal de monseigneur le marquis de Graves, pour voir les mariniers décharger des gabares tout ce qu’offre la mer généreuse ; ou bien, si seulement l’on avait la bonne fortune d’être en galante compagnie, au lieu de contourner l’île couchée au mitant de la rivière, s’en approcher et y débarquer pour effeuiller quelques sauvages fleurs. Les convives de la noce firent bonne chère. En outre, l’aubergiste agrémenta le banquet de la présence enjouée d’un vielleux  et d’un violoneux.

            Le lendemain, alors que Pierre et Louis échangeaient des propos, ce dernier s’enquit :

            « Quand j’ai signé le registre, je me suis étonné que ton épouse signe Françoise Julien au lieu de Jouliés.

            – C’est vrai qu’elle s’appelle Julien de nom mais, vois-tu, une mauvaise prononciation qui ne se rectifie pas, parce que la condition sociale de l’individu interdit en somme d’apporter une correction sans passer pour un personnage outrecuidant, puis le scribe prend note de ce qui lui est rapporté, et la déformation devient officielle. De toute façon, aujourd’hui c’est ma dame, ma mie qui a mon nom… le nôtre.

            – Autres détails, toujours sur les signatures…

            – Lesquelles ? Celles de Louis Archimbaut ? De Pierre Guitauden ?

            – Non, la tienne et celle de François Knopes, par exemple : tu surcharges ta signature en faisant des courbes et des boucles.

            – Vois-tu, parce qu’on me distingue un peu et tous les jours d’avantage, il me semble que je me dois d’être à la hauteur. Et pour François Knopes ?

            – À la suite de son nom, il trace deux traits horizontaux et entre ces traits il manque trois points ».

            Pierre resta silencieux. Il fallut que Louis revienne à la charge sur ce paraphe pour que Pierre réponde de manière énigmatique.

            « Un symbole, ce n’est qu’un symbole. Le chemin de sa vie, je veux dire de sa vie intérieure, de sa spiritualité : les traits figurent la voie et à l’intérieur les points représentent les étapes parcourues, ainsi les initiés voient à quel niveau dans la hiérarchie se situe le signataire.

            – Symbole, spiritualité, initiés… arrête-moi si je me trompe…

            – Non, tu ne te trompes pas, mon vieux frère, nous vivons tous en société et à l’intérieur de celle-ci il y a des sociétés. François Knopes appartient à celle qui érige la fraternité en dogme fondamental.

            – Et toi ?

            – Comment te dire, il faut que tu admettes que cette société, d’ailleurs toute récente, se compare au métier, disons un métier imagé, spéculatif et bien sûr, comme dans n’importe quel métier créatif, tu retrouves les trois niveaux : apprenti, compagnon et maître. Tu t’en doutes, je ne suis qu’au début du métier et l’apprentissage, là aussi ne se galvaude pas ».

            Louis n’insista pas davantage pour connaître plus avant cette société dont Pierre lui parlait avec retenue. Il était certain que s’il avait voulu aller au fond de cette affaire, Pierre l’en aurait informé en détail, mais comme les mots sortaient de la bouche de Pierre avec parcimonie, Louis ne voulut pas embarrasser son frère par des questions qui auraient installé une gêne entre eux. Il considéra simplement que s’affilier à une société dont l’objectif est l’amélioration individuelle par une exigence de droiture grandissait le requérant. Louis regardait son cadet avec fierté.

            Personne ne savait avec précision ni quand, ni comment s’était implantée à Montpellier cette société ; elle existait depuis trois ou quatre décennies sans tapage, c’était un fait établi. La société croissait lorsque, par amitié, les premiers à avoir fraternisé cooptaient les futurs adhérents sur l’excellente réputation d’honnêteté et de rectitude dont ils jouissaient dans leur vie courante mais l’appartenance véritable passait par de longues années de réflexion sous le couvert d’un ancien qui guidait et parrainait l’apprenti. Pierre demeura en apprentissage jusqu’en 1775 et, après un rituel ancien et accepté, il s’éleva compagnon. Dès le treize juillet de la même année, comme témoin d’un mariage, il apposa sa signature qui se singularisait par les trais horizontaux et les points entre ceux-ci. Ce jour-là, Jean Taillefer, journalier, fils de Jean Vincent qui, sa vie durant, n’avait été connu que par son seul surnom Taille-fer, épousait Françoise Brun. Avec la bénédiction reçue, les épousés, qui de toujours n’avaient connu que la nécessité et la dureté des commandements, se voyaient reconnus de façon éclatante par quatre notables de la paroisse dont Pierre, comme des êtres méritants et égaux aux autres, toutes différences de fortune effacées pour ce jour de bonheur.

            Pierre se faisait ainsi un devoir, trois, quatre, cinq fois l’an, par sa présence et souvent en tant que témoin, de soutenir les plus déshérités qui s’unissaient dans l’église de sa paroisse, dans l’espérance d’une vie meilleure. Il fut présent à l’occasion de quelques baptêmes d’enfants de foyers misérables, démontrant à tous l’importance de cette nouvelle vie. À deux reprises il alla plus loin encore : le dix-huit avril 1776, la petite Marie Anne, née de parents inconnus puis, le sept juin 1776, la petite Cristine, née également de parents inconnus, pourraient désormais compter sur le secours de Pierre qui acceptait sans réserve de devenir leur parrain. Mais il était écrit qu’il pousserait l’humanité et la compassion au-delà du raisonnable. Marie Grandelle avait eu un fils, André, qui aurait dû être reconnu par son père légitime si la camarde n’avait pas eu le mauvais goût de le faucher salement avant le mariage. Le petit sans nom, pas même celui de sa mère, attendait que celle-ci se marie avec un homme bon pour se vêtir du nom dont elle se parerait par son union. Mais, après neuf mois de vie, le vingt-sept mai 1779, il décédait, alors que sa mère n’avait pas convolé. Pour celle-ci, l’intolérable, après le décès de son fils, était de le voir partir démuni d’un nom d’homme. Le marguillier Jean-Baptiste Daudet, sensible de par sa fonction à tous les malheurs, s’en ouvrit au prêtre-vicaire Barrié ; ce dernier en parla à son frère en religion, le prêtre-vicaire Delort. Or, Barrié et Delort appartenaient à la même société fraternelle et égalitaire que Pierre, car rien dans les règlements de la société n’excluait les serviteurs de Dieu. En un rapide conciliabule, les trois hommes décidèrent, en déclarant le décès du petit André, d’attribuer la paternité de l’enfant à Pierre. Cela ne prêtait à aucune conséquence néfaste ; et qui donc irait fouiller le registre des naissances pour rétablir une vérité à laquelle personne n’attachait d’importance ? Alors qu’en affirmant une réalité possible, André, après son trépas, devenait quelqu’un nommément, ôtait à sa mère un chagrin insupportable et en toute dignité pouvait être enseveli au cimetière des cordeliers. 

            Si le mariage de Françoise Jouliés avec Pierre s’était déroulé dans une simplicité champêtre, il en fut tout autrement quelques jours plus tard, le seize de ce mai 1770, quand le jeune dauphin Louis, qui n’avait pas seize ans, épousa une princesse autrichienne, Marie-Antoinette, candide beauté prometteuse d’à peine plus de quatorze ans et dont le français vite appris et mal assuré allait provoquer à son endroit la raillerie systématique de la cour, qui jugea inopportunes les fêtes éblouissantes données au château de Versailles pour des enfants. Ces fêtes dispendieuses ne plurent pas d’avantage au bas peuple qui souffrait au quotidien de la cherté de cette farine si nécessaire au bon pain et à qui étaient demandés des efforts importants pour résorber un déficit abyssal. La naïve princesse, par ses maladresses, possédait toutes les qualités du bouc émissaire couvrant les nombreux abus des seigneurs locaux. Au Pouget, à franchement parler, les deux pouvoirs en présence s’observaient, aucun ne voulait céder la moindre part de son autorité. Le château d’un côté, la municipalité de l’autre. Ils n’entraient en relation que par les gens de loi, la tension devenait une donnée permanente et pour les gens de métier, signer un contrat pour un chantier ou pour une fourniture s’avérait aussi dangereux qu’un tour de ces acrobates qui régulièrement s’installaient sur la place et impressionnaient les villageois par leurs sauts périlleux ; ils se devaient de savoir mesurer la difficulté pour l’apprivoiser ou la contourner.

            En fin d’année 1770, aux derniers jours d’octobre, Louis, en présence de ses parents et de sa femme qui serrait sur son cœur leurs deux fils, lisait la lettre de sa sœur Élisabet.

 

                        « Très chers et aimés parents,

 

            C’est par une grande désolation que je vous fais l’annonce du décès de mon filleul Guilhaume. Mais que je vous dise par le détail l’évènement qui aurait dû apporter le contentement de tous, d’abord à notre chère Françoise Julien si heureuse de porter dans son sein le fruit de son époux. Une première alerte l’avait condamnée par le médecin à une totale immobilité pour qu’elle arrive au plus près du terme. Avec moult précautions, c’est d’un enfant bien constitué, aucunement mal conformé qu’elle accoucha le dix-neuf courant, toutefois très en avance sur la date, ce qui mit au jour la difficulté quelle eut d’avoir du lait, bien qu’il fut aisé de trouver une nourrice et que deux jours après vous fûtes par représentation, père aimé, le beau parrain de l’enfant.

            « Tout se gâta par la suite quand le petit Guilhaume refusa le lait, même en changeant la mère nourricière. Rien ni fit. Le médecin mandé nous dit que si l’enveloppe extérieure n’était en rien altérée, tout laissait supposer des malformations internes diverses. Le temps avait manqué pour qu’il soit bonnement façonné et dans une grande affliction nous attendîmes son départ aux cieux. Une épreuve que souvent mes chers parents avaient connue.

           

            Avant de terminer, mon très aimé père, ma mère vénérée, je baise vos mains bénies ».

 

            Un silence se posa sur la maison que troubla à peine Marguerite, par le bruit que faisaient les étoffes froissées quand elle berçait dans ses bras François et Louis.

 


            L’hiver passa et n’éprouva pas la nature par de violentes gelées. Fort heureusement car, avec l’alourdissement des impositions, le petit peuple du royaume aurait vu sa survie dangereusement compromise. D’ailleurs, avec toute la prudence qui sied à une institution fondée de longue date, la cour des comptes, aides et finances de Montpellier rédigea une longue remontrance avec des mots choisis pour leur neutralité afin de ne pas vexer les grands qui gouvernent, mais démontrant fermement que trop d’impôts privait les provinces, les cités et les campagnes de cette manne qui fluidifie les échanges, permet l’expansion et la croissance du royaume et autorise la richesse du pays. Cette critique eu pour résultat inattendu la possible interdiction du droit de remontrance de ces cours jugées arrogantes et déloyales pour le pouvoir royal. Il flottait dans l’atmosphère une envie de débattre, si ce n’est de tout contester. Depuis les tables des tavernes jusqu’aux salons aristocratiques, tout un chacun s’accordait le droit d’énoncer sa théorie économique ou institutionnelle, certains s’interrogeaient en posant la question du changement de société qui ne manquerait pas d’intervenir, se demandant s’il ne débuterait pas comme chez les Britanniques par des affrontements sanglants. On citait à ce propos les dures répressions qu’avaient subies les colons anglais d’Amérique de la part des responsables du pouvoir insulaire, depuis le début de l’année précédente, au sujet des différentes taxes d’importation. Ce à quoi d’autres répondaient que cela ne se pouvait dans le royaume de France qui représentait une civilisation plus évoluée, la preuve étant que les réflexions de nos philosophes éclairaient le monde connu de leur exquise lumière.

            Ces considérations ne furent pas abordées dans la lettre qu’Élisabet adressa à ses parents vers la fin du printemps 1771. Ce qu’elle annonçait avait le goût détestable d’une cruelle répétition. Françoise désirait tant offrir à Pierre un fils qu’elle avait, sur les conseils avisés du médecin, dès le début de sa nouvelle grossesse, pris des précautions très strictes pour aller au terme et, hormis les gestes du quotidien elle se reposait. Les mois glissèrent au point que le défi semblait être tenu. Or, il arriva un soir où les douleurs abrégèrent la gestation bien avant les neuf mois. L’accoucheuse appelée à la rescousse constata que le travail avait commencé mais, après avoir agi selon son habitude, elle s’aperçut très vite que cet enfant prématuré respirait avec trop de difficultés pour durer, et puis il n’avait pas poussé le cri vital. Le danger de mort ne permettant pas un baptême en règle, elle ondoya ce petit Guilhaume et devenait ainsi sa marraine. Pierre représentait le véritable parrain, son propre père le vieux Guilhaume. Quand il s’éveillait, quand son sommeil le plantait sur le bord du lit en pleine nuit, ce dernier se demandait si quelque cruel dessein interdisait qu’un de ses descendants porte son prénom. Le premier Guilhaume disparu voilà cinq ans, le deuxième Guilhaume mort l’an passé et celui-ci venu et parti sans que sa mère n’entende sa voix. Devenant son propre spectateur, il se voyait avant, battant la campagne avec entrain, son ami Jean-Baptiste Gradé à son côté ; il sentait à présent son corps douloureux, ses mains si peu obéissantes, son souffle si court qui véritablement n’insufflait aucune énergie … Alors que plus personne ne lui demande de porter la guigne à un être nouveau-né ! C’était désormais au-delà de ses forces. Quelquefois, au milieu de la nuit, les nerfs à vif, sachant que le sommeil ne viendrait que la nuit suivante, il s’habillait et à lueur d’une chandelle et se rendait dans l’atelier où l’odeur froide du métal le réchauffait, tout comme la présence de ses chers vieux outils le réconfortait, il respirait l’une, caressait les autres et, au matin, Louis le retrouvait affairé à de menus travaux.

            Une nuit de mars 1772, sa chandelle à la main, Guilhaume se dirigeait vers son havre de tranquillité ; il passa devant l’église Sainte-Catherine, regarda le clocher qui captait un peu de la lumière céleste des étoiles, esquissa un signe de croix. Devant la porte d’entrée, il aurait pu remarquer une couverture dans une position singulière, son attention aurait dû être attirée par cette laine grossière si un cri s’en était échappé. Guilhaume côtoya cette chose posée à même le sol, las, son état d’esprit n’était pas à l’observation, l’inhabituel ne le troubla pas. Au matin, alors que le soleil se contentait de luire, refusant de chauffer ce quinzième jour de mars, Guilhaume, sortant de l’atelier pour aller chercher une bûche, vit venir à lui son fils qu’accompagnait son beau-frère François Fourestier.

            « Le bonjour, père ! N’avez vous pas remarqué quelque bizarrerie, cette nuit, devant l’église ? »

            Guilhaume rassembla ces souvenirs pour y trouver l’insolite qui aurait dû le surprendre.

            « J’ai beau me creuser la caboche, aucune curiosité n’a attiré mon regard ou mon ouïe ; que s’est-il passé cette nuit ?

            – Voilà, grand-père ». François Fourestier, frère de la bru de Guilhaume, connaissait celui-ci depuis son plus jeune âge et dès qu’il eut conscience de sa place dans la famille, avec un naturel mêlé de respect et de familiarité, il donnait du grand-père à Guilhaume. « Voilà : lorsque vous êtes passé devant l’église cette nuit, nous avons lieu de croire que devant la porte un enfant dormait.

            – Tu veux dire un enfant abandonné comme il y a des années devant le château ?

            – Pareil… C’est la demoiselle Anne Perrier, qui possède une clef de la porte d’entrée et qui, en allant préparer l’église pour la petite et la grande messe de ce dimanche, a été intriguée par la grosse couverture. En y regardant de près, elle a trouvé une petite fille dedans. Elle a alerté le curé Belmond et tous les deux sont venus me trouver, parce que je suis au conseil politique, mais cette histoire dépassait mes compétences. Il faut vous dire, grand-père, que la petite a environ quinze mois, jolie et posée, alors nous avons fait avertir le premier consul Louis Darlay par son payre Mathieu Fouriret, tandis que nous, nous retournions à Sainte-Catherine car, dans le doute, le curé voulait la baptiser.

            – Vous n’avez relevé aucun indice ?

            – Non, grand-père, c’est pour ça que nous sommes ici, dans le cas où un élément vous aurait frappé. Ensuite, quand le premier consul est arrivé avec son payre, nous avons célébré le baptême, la demoiselle Anne Perrier est devenue marraine et moi parrain. Puis le curé Belmond a écrit une lettre et chargé la demoiselle de remettre la lettre et de confier la petite Anne aux sœurs de l’hôpital de charité, elles en feront une bonne sœur, ce n’est pas plus mal par les temps qui courent.

            – Quand même, dit Louis, abandonner son enfant, quel désespoir ! Pourtant, ni ici au Pouget, ni ailleurs là où j’ai des chantiers, je ne me souviens pas d’une femme grosse et ensuite maternant son enfant.

            – Sage comme elle est, la dissimuler, c’était aisé et sous nos yeux, si ça se trouve ».

            En disant ces derniers mots, François Fourestier regarda en direction du château. Guilhaume fronça les sourcils et éleva la voix pour dire à l’intention de François : « Il est écrit : « tu ne porteras point de faux témoignage ». De plus la cloche sonne la grande messe, allons entendre la parole ».

            Être présent à la célébration de la grande messe ne se discutait pas ; néanmoins, la condition sociale de la population primait dans la maison de Dieu d’une façon très hiérarchisée. Devant l’autel, les enfants, qui venaient au plus près du Très-Haut, encadrés par les régents des écoles ; derrière eux les nobles, les puissants, les notables qui laissaient à demeure leurs fauteuils, leurs chaises et, prévus pour adoucir la dureté du sol, leurs coussins ; ensuite, les bancs de la paroisse accueillaient les vieillards, les malades, les femmes grosses, toujours suivant leur importance dans la communauté ; enfin, se rassemblaient au fond de l’église, debout ou à genoux sur la pierre selon le déroulement de la messe, tous les paroissiens du lieu. Guilhaume et Marie Portal s’installaient sur le premier banc, leurs petits-enfants François et Louis, main dans la main, se rangeaient avec les autres enfants, leur fils Louis demeurait près d’eux pour les assister avec, à son côté, son épouse Marguerite Fourestier qui affermirait dans peu de temps sa position car bientôt, pour la quatrième fois, elle porterait un enfant. Après la messe, sur le parvis de l’église, les discussions captaient toutes les attentions jusqu’à ce que, par petits groupes, les hommes se dirigeassent vers les tavernes et les femmes vers leur maison pour préparer le repas. En toute liberté, dans les tavernes, les débats redoublaient d’intensité parmi les plus jeunes tandis que les plus anciens s’asseyaient un peu à l’écart dans le fond de la salle et, paisiblement, buvaient une chopine, conversaient tout en jouant à la quine. Le tavernier leur fournissait les cartons et le sac contenant les quatre-vingt-dix numéros nécessaires ; chacun alors choisissait son carton, puis l’un des joueurs se dévouait pour tirer du sac cinq numéros, soit la première quine ; si aucun ne pouvait tracer une ligne sur son carton avec ces premiers numéros, le joueur sortait une deuxième quine et ainsi de suite jusqu’à ce que l’un d’entre eux s’écrie : « Le quine est bon ! » L’enjeu de la partie consistait, pour les perdants, à offrir au vainqueur sa chopine. Sans hâte, ils dégustaient ce vin du dimanche bien supérieur en qualité à celui qu’ils consommaient la semaine car, quand ils produisaient du vin, ils se démenaient pour vendre leur meilleur produit, se réservant pour l’ordinaire le résultat le plus médiocre de leur vendange. Quelquefois, lorsqu’ils n’avaient pas épuisé le débat sur tous les sujets de l’actualité communale et que les chopines s’étaient asséchées, ils faisaient une dernière partie avant de se séparer.

            Guilhaume et Louis s’en retournaient retrouver les leurs car le dimanche, traditionnellement, ils se réunissaient autour de la table pour partager le repas. Toujours invitée, la mère de Marguerite, Élisabeth Coustol, devait se dérober aux invitations de sa nombreuse progéniture qui ce jour-là désirait tant l’accaparer. Cependant, la fête n’atteignait son zénith que lorsque les Montpelliérains revenaient au petit pays, c'est-à-dire deux, ou au mieux trois fois l’an. Pierre s’arrangeait toujours pour ne jamais rater soit la fête des vendanges, soit la fête du cochon car ces fêtes, qui concluaient un travail harassant auquel il participait volontiers, lui permettaient de maintenir le lien si précieux de ses origines. C’est pour la fête des vendanges d’octobre 1772 qu’il lui apparut comme une évidence que l’état de Marguerite Fourestier laissait entrevoir une espérance heureuse pour le début de l’année à venir dans le foyer de son frère Louis, qui le sollicita pour être le parrain de son futur enfant. Comme prévu, Élizabeth vint au monde dès les premiers jours de 1773, le cinq janvier. Le surlendemain, sa tante Élisabeth Fourestier, épouse de Pierre Rouïre, la présentait au curé Belmond.

            Pour Françoise Jouliés, ce baptême déclencha l’éveil de la lueur de l’espoir : qu’avait-elle donc de moins que sa belle-sœur, l’empêchant de porter un enfant ? Le fait de se poser la question décupla sa volonté de surmonter les deux échecs précédents et même de s’appuyer sur ces expériences cruelles pour déjouer le mauvais sort. Le climat participait aussi, ces dernières saisons, à la difficulté de se nourrir mais surtout de boire à satiété et dans de saines conditions. Les étés trop chauds pourrissaient l’eau indispensable à la vie, elle laissait en bouche un goût de vase, quelquefois son exhalaison rappelait à défaillir des matières en décomposition et provoquait des haut-le-cœur. Les bavardages faisaient circuler une solution pour éliminer l’impureté : il fallait boire l’eau uniquement préparée en tisane car les bonnes plantes, à coup sûr, tuaient ces miasmes malfaisants. Mais il n’était pas facile de boire très chaud quand le soleil déversait son incandescence. Bien décidée dans son désir d’enfantement, encouragée par cette atmosphère de renouveau, il n’est pas douteux que ce sont ces jours de joie dans le cadre campagnard du berceau familial qui favorisèrent la levée de la graine de vie dans le sein de Françoise Jouliés. Son état d’esprit était tourné vers un optimisme teinté d’égoïsme, au regard de l’année 1773 qui s’annonçait et qui vit, en plusieurs lieux du royaume, quelques émeutes de la faim dues à des récoltes insuffisantes provoquées par un climat défavorable. Mais, pour Françoise comme d’ailleurs pour tout un chacun, les disettes et les famines aussi régulières que catastrophiques étaient admises tel un aléa banal. Toutefois, pour contrebalancer ce risque, personne ne manquait de donner son obole en faveur des indigents de la paroisse ou de glisser un denier dans le creux de la main d’un mendiant même si, quelquefois, un humble curé se chargeait de rappeler à leur devoir de charité les nantis aveuglés par leur fortune. Les affaires de Pierre, bien qu’ayant pris une allure significative dans la voie ascendante de la prospérité, n’avaient pas atteint un tel niveau de richesse mais permettaient néanmoins une aisance relative. Seul manquait à son bonheur une descendance, c’est dire si les mois de grossesse de Françoise se remplirent, chaque jour favorable, d’espérance autant que de prudence jusqu’à la délivrance, le deux octobre 1773. Pierre fut décontenancé par le refus de son père Guilhaume d’être le parrain de son fils et son frère Louis, embarrassé, tenta une explication :

            « Tu dois comprendre que notre père a été bouleversé par les décès de tes fils, trop de malheurs lui sont revenus en mémoire ; et puis, il s’est convaincu qu’il est trop près de la fin de son chemin, et que Celui qui l’attend ne lui permet plus cette responsabilité. Évidement, ce n’est que mon ressenti après quelques bribes d’échange de paroles avec lui… Aussi, moi-même je serais mal placé pour assurer son remplacement ; imagine que ton fils Louis soit doté d’une santé de fer, cela conforterait notre père dans ses idées lugubres. Pour la forme, en sa présence, je te dirai que pendant les vendanges il m’est difficile de faire le voyage, pourtant crois-moi, j’aurais aimé que ton fils soit mon filleul ! »

            Pour ajouter du poids à ce désir, il serra fort l’avant-bras de son frère. Pierre, contrarié, se rangea à l’avis de son aîné. Malgré tout, ne pas prénommer son fils Guilhaume était inenvisageable ! Aussi, lorsqu’il choisit son confrère en négoce, Jean-Pierre Azemat, comme parrain, ce dernier constata que son prénom suivait celui de Guilhaume sur le registre des actes de naissance. Cependant, l’avenir attribuerait à l’enfant une appellation définitive tout autre : d’abord le fils-Pierre, puis Pierre-fils.

 


 

            Pierre, tout à sa paternité, ne participa que de loin aux débats qui agitaient la société aux idéaux élevés à laquelle il avait adhéré et dont la transformation était inévitable. La raison en était qu’un modèle importé ne peut pas rester figé sur les bases rigides du pays d’origine. Cette société devait évoluer et adapter ses règles au milieu ambiant où se mouvaient les frères en métier symbolique. À partir de la fin de l’année 1773, la réorganisation porta ses fruits et, s’appuyant sur les acteurs du négoce montpelliérain, la société fit florès pour de longues années.

            La situation, quelques huit lieues à l’est de Montpellier, différait totalement car, au Pouget, le débat glissait à présent dans le judiciaire. Le pouvoir local devenait le prétexte de la bataille qui devait, en définitive, désigner la puissance du lieu : la commune ou la seigneurie. La féodalité ou la bourgeoisie. Le contexte dans lequel évoluait la communauté du Pouget ouvrait dans le royaume des cas de dissensions graves, il ne s’agissait pas de quelques faits isolés. Chacun gardait en mémoire l’usage que le roi Louis le Grand avait fait de ses pouvoirs, se les accaparant tous, les menant à l’absolutisme. À l’inverse, son arrière-petit-fils Louis le Quinzième les abandonna au fil du temps, laissant l’opportunité aux plus décidés de s’emparer, après des luttes farouches, de larges parts de ces pouvoirs. Dans le Languedoc, l’intendant représentait le roi, donc le pouvoir exécutif et administratif ; le pouvoir financier était détenu par la cour des comptes, aides et finances sise à Montpellier où résidait depuis le Moyen Âge l’autorité morale à travers l’université, collée à la cathédrale Saint-Pierre ; et donc, sous l’influence de l’église militante, le pouvoir judiciaire de la province s’appréciait au parlement de Toulouse. Au niveau inférieur, l’intendant s’appuyait sur ses subdélégués, toujours de nobles personnes, à l’image du seigneur François Daudé d’Alzon, père du titulaire de la baronnie du Pouget, Jean Daudé d’Alzon. Ces personnages veillaient à ce que les consuls des nombreuses communautés rurales et urbaines imposassent à leurs administrés un budget alliant sagesse et équilibre, tout comme ils veillaient à ce que les viguiers des principales cités, sous leur bienveillance, jugeassent en toute impartialité. Pendant quatre décennies, les consuls et le conseil politique du Pouget harmonisèrent à leur guise les recettes et les dépenses des comptes communaux. Leur liberté tenait au fait que le seigneur Antoine Viel de Lunas, conseiller puis président de la cour des comptes, n’influençait en rien les travaux des autorités communales sous sa souveraineté ; par la suite, son fils Louis Viel de Lunas, qui ambitionnait de vastes projets, se désintéressa de la baronnie. Aussi, le changement fut radical quand Jean Daudé d’Alzon voulut imposer à ses dépendants ce qu’il considérait appartenir à son légitime pouvoir. Pour le conseil politique, il était hors de propos de subir cette reprise en main sans contester, d’autant qu’il avait su gérer sur une longue période les affaires de la cité et que ses délibérations n’avaient suscité nulles controverses de la part des délégués de l’intendant qui contrôlaient les décisions. Il fallait donc un arbitrage. La justice rendue par un viguier ordinaire ne pouvait suffire et, d’ailleurs, cette affaire dépassait sa compétence. Une seule institution était en mesure de rendre un arrêt valable : le parlement de Toulouse. Il fut donc saisi.

            La conjoncture de l’année 1774 allait permettre aux protagonistes de satisfaire leur envie d’en découdre. Le premier signe de changement se déroula un fameux dix mai dans l’indifférence générale : dans un château grandement déserté par peur de contagion, Louis le Quinzième, après avoir reçu l’extrême-onction, mourait de la variole. Sans cérémonie, dès son dernier soupir rendu, on l’emporta à Saint-Denis pour y être inhumé. Un mois plus tard, son petit-fils, roi sans être encore sacré – il ne recevrait qu’un an plus tard l’onction du Saint Chrême renforcée de quelques gouttes de la Sainte Ampoule – déclencha sa première action qui fut un remaniement ministériel. Dès lors, chacun de ses sujets spécula sur l’orientation de sa politique et sur les forces stratégiques qui le soutiendraient. Le premier dimanche d’août, Élisabeth Fourestier, épouse de Pierre Rouïre, faisait baptiser sa fille Élisabeth, choisissant comme parrain son beau-frère Louis. Cela donna l’occasion d’une réunion familiale autour d’une bonne tablée. Les convives mâles se passionnèrent pour les dernières informations politiques, les nominations gouvernementales. Un nom revenait inlassablement dans la discussion : celui du sieur Turgot, baron de l’Eaulne, considéré comme le meilleur économiste de France, à qui le roi attribuerait le contrôle général des Finances. Ce fils du prévôt des marchands de Paris, âgé de presque cinquante ans, avait commis quelques écrits sur les problèmes financiers et économiques, en particulier dans l’Encyclopédie de monsieur Diderot, une référence ; il avait aussi touché la réalité du terrain comme intendant à Limoges. Bien sûr, aucun des convives qui s’exaltaient sur le nouveau contrôleur n’aurait pu citer un seul titre de ses livres, ni même fournir des éléments sur le bilan de son intendance. Mais cela importait peu : sa réputation était établie et grâce aux réformes qu’il lancerait, cet homme redonnerait au royaume le lustre qu’il détenait il y a cent ans, pendant la glorieuse gouvernance du grand Colbert. Certains admettaient comme chose réglée qu’au niveau local le nouveau contrôleur imposerait de nouvelles règles de distribution des pouvoirs, clarifiant les situations, qu’avec efficacité il poserait les bornes des limites des multiples autorités et, concernant le bornage, le sieur Turgot de l’Eaulne savait de quoi il parlait puisqu’il s’était occupé, une période de sa vie, de cadastre. Voila pourquoi la nécessité de saisir le parlement de Toulouse sur la querelle entre le seigneur et la commune était une exigence première. En outre, la décision du parlement, qui supputait de nouvelles réformes, ne ferait-elle pas jurisprudence ? 

L’expérience réformatrice du sieur Turgot se prolongea deux ans. Contesté par le peuple qui s’agita, critiqué par les privilégiés, lâché par ses confrères du gouvernement, abandonné par le roi, le contrôleur général supporta d’abord, pendant l’année 1775, un climat météorologique peu compatible avec la production agricole : l’établissement de la liberté des grains dans un marché en pénurie provoqua en plusieurs lieux, par l’action spéculative des agioteurs, la guerre des farines ; puis l’hiver 1776 arriva et, dès le début janvier, les gelées glacèrent dans l’est, le nord, et l’ouest du royaume toutes les rivières, même la Seine, la plus large d’entre elles. Les cultures d’hiver qui subirent ces conditions extrêmes furent sauvées grâce à une bonne couche de neige de plusieurs pouces qui protégea la terre du gel et si la famine fut évitée, les troubles perturbèrent tant la tranquillité du nouveau roi que celui-ci retira à son serviteur, le sieur Turgot, toute responsabilité. Pour un temps, le mot réforme était rangé à sa place dans les oubliettes ! Cependant, une réforme, décrétée en janvier 1776 et inspirée par le sieur Turgot, remplit de joie la paysannerie : la corvée royale était supprimée. Alors, dans les campagnes, on chanta à s’en faire péter la glotte :

                        

« Je n’irons plus aux chemins

            Comme à la galère

            Travailler soir et matin

            Sans aucun salaire »

 

Après le renvoi du contrôleur général, la corvée royale fut rétablie. Sans doute, les privilégiés chantèrent à leur tour, mais l’histoire a oublié les paroles de leur chanson. Il n’y avait plus dans le royaume un seul motif d’enthousiasme, sauf pour quelques jeunes gentils hommes bien nés qui, par-delà les mers, iraient cueillir quelques bouquets glorieux ; mais pour l’essentiel, la multitude se recentra sur ses occupations courantes.

Marguerite Fourestier, en cette fin d’année, se risqua à une ultime grossesse. Tout comme Louis, elle avait dépassé les quarante ans et porter un enfant représentait donc un certain danger. Leurs enfants François, huit ans, Louis, six ans et Élizabeth, trois ans, étaient loin de l’autonomie et éprouvaient pour leur mère un attachement exclusif ; Louis, leur père, devait se contenter de leur affection respectueuse. Ce lien absolu ne devait rien au hasard. Marguerite, aux côtés de son mari, avait créé ses activités propres, d’un rapport appréciable, qui reposaient sur le jardinage et l’entretien d’une basse-cour. Dès la naissance de son premier fils, François, elle s’embarrassa volontiers de lui et, tôt le matin, on la voyait le portant dans une pièce d’étoffe attachée sur son cœur, s’activant dans le potager ou partant chercher l’herbe aux lapins et les glands pour le cochon. Lorsque François marcha, Louis pris sa place toute chaude contre Marguerite, avant de la céder à Élizabeth. Ainsi, avant même qu’ils n’eussent conscience du cadre dans lequel ils vivaient, Marguerite leur avait transmis tout simplement les clefs de cette nature. Un philosophe de ce temps se gargarisa de ce mot, « nature », il en fit même son enseigne littéraire, il s’exprima sur les dispositions innées de l’homme au sein de cette nature ; or, si dans ces années ce grand philosophe, qui quelquefois vivait une bohème de luxe, avait délaissé les brillants salons bourgeois, il aurait constaté que la culture de la terre passe par un très long apprentissage sur des générations de laborieux paysans aux mains épaisses de muscles et pourtant délicates pour apprivoiser cette nature, épaulés par les femmes de leur maison qui forment la relève de nouveaux cultivateurs, les instruisant de toutes les expériences anciennes. Lorsque la petite Marguerite naquit, le trente et un mars 1777, sa sœur Élizabeth marchait depuis trois ans et la place si convoité contre le cœur maternel était libre. Comme sa sœur, également, Marguerite fut présentée au nouveau prêtre et vicaire Vernet par sa tante Élisabeth Fourestier, soutenue par son mari Pierre Rouïre. Sa mère, dès son rétablissement, reprit ses activités coutumières, entourée de ses enfants, les deux garçons la secondant avec efficacité lorsqu’ils en avaient terminé avec l’enseignement du régent Jean-Paul Thomassy, plus tard remplacé par le régent Jean Sauguindes, puis le régent Étienne Verdier.

François et Louis sortaient de l’école et couraient vite rejoindre leur mère. Très rarement ils se dirigeaient vers l’atelier paternel ; il fallait des circonstances exceptionnelles, par exemple que Marguerite soit prise par les douleurs de l’enfantement, chose peu fréquente qui espaçait à l’évidence leurs visites. Pourtant, Louis, quelques mois auparavant, avait commandé à ses fils qu’ils fissent acte de présence à l’atelier plusieurs fois par jour pour porter une attention particulière à leur grand-père Guilhaume. Il observait en effet une accélération dans le déclin de son père, prévisible ; l’inéluctable s’approchait et le saisirait sous peu. Alors, adoucir ce qui allait être son dernier printemps devint le but de Louis et en lui déléguant en quelque sorte ses enfants pleins de vie, inconsciemment il lui démontrait que son passage sur terre avait eu une utilité. Il espérait aussi qu’en tenant compagnie au vieil homme, François et Louis s’intéresseraient à son métier hérité de Guilhaume, maître serrurier, son père. Les deux frères ne profiteraient guère de l’aïeul qui, pour sa part, avait perdu la pratique des enfants et ceux-ci, en retour, s’interrogeaient sur le point commun qui existait entre eux et ce vieillard, au demeurant très gentil mais si éloigné de leur quotidien. Il leur parlait de ressort, de pêne, d’ajustement, de lime demi dure, eux qui vivaient les pieds nus dans la terre, les mains accrochées à la bêche, cramponnées à la fourche. Toutefois, en fils obéissants, ils apportaient plusieurs fois par jour un salut respectueux à leur grand-père et prirent l’habitude de ce rituel. Or, un jour, quittant l’école du régent, dont la leçon avait porté sur le mystère de la Sainte Trinité, car le dimanche suivant ce mystère serait célébré en toute solennité à l’église Sainte-Catherine, ils arrivèrent à l’atelier et constatèrent l’absence du grand-père. Le compagnon serrurier Claude Fabre, présent dans le lieu, les invita à vite se rendre à la maison de Guilhaume ; c’était le vingt-neuf may 1777. De loin, ils aperçurent un mouvement dense de va-et-vient, devant la porte des petits groupes se formaient puis éclataient. Quand ils entrèrent dans la cuisine, ils eurent un mouvement de recul tant il y avait du monde dans la pièce. Louis, leur père, les surprit en surgissant sans qu’ils ne sussent d’où. Il leur prit la main et les guida dans la chambre sans mot dire. Là, volets clos, à la lueur de la lampe à huile, ils virent leur grand-père qui dormait, mais il dormait tout immobile, sans faire de bruit, sur la couverture et tout habillé.

« Maintenant, les garçons, allez chez votre tante Élisabeth, elle vous attend », dit Louis-père à voix basse.

Chemin faisant, ils comprirent que Guilhaume était mort mais une question les taraudait : qu’allait-il maintenant arriver ? Tante Élisabeth les renseigna :

« Toute la soirée, et même toute la nuit, tous les gens qui estimaient Guilhaume – et ils sont nombreux, pensez donc ! votre grand-père allait sur ses nonante ; tous viendront lui faire hommage puis, demain, enveloppé dans un linceul, Guilhaume sera enseveli dans le cimetière ».

Devant l’incompréhension des enfants, elle précisa :

« Votre grand père sera enrobé d’un drap puis sera déposé dans un trou qu’on a fait au cimetière et on le recouvrira de terre.

– Mais… on ne le verra plus jamais ! constata à regret Louis-fils.

– C’est ainsi, les vivants avec les vivants, les morts avec les morts, mais un jour nous serons tous réunis auprès de Notre Seigneur Jésus. Maintenant, récitons ensemble le Pater Noster ».

Le lendemain, tôt le matin pour ne pas empêcher les créatures de gagner leur pain à la sueur de leur front, comme il est dit dans le Livre, Guilhaume dit Quercy la Maîtrise, solide compagnon ayant terminé son ouvrage ici-bas, fut emporté par la charrette coutumière.

visites